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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 18:26

Nous avons tous une mémoire de tout ce que nous désirons  oublier : l’impossible et l’horreur de ce qui a fait échec  à nos identifications oedipiennes dans le fantasme et dans la réalité. Nous sommes tous confrontés un jour ou l’autre, au jour le jour et dans le fil de nos nuits et de nos cauchemars à la préhistoire de notre libido :  jouissance interdite : tuer le père, (pour le fils), aimer la mère (pour le fils), aimer son fils (pour la mère), aimer sa fille (pour le père), aimer son père (pour la fille). Et pire encore lorsque l’inceste se joue dans la réalité...

J’interroge : et si la lecture était le domaine privilégié de cet oubli ?

Je dis cela parce que c’est à 6 ans  qu’on apprend à lire et à écrire, qu’on accepte l’ordre de l’alphabet, l’ordre du langage. Pour accepter cet ordre il faut avoir accepté et « être » dans l’ordre symbolique qu’introduisent les identifications oedipiennes. (Nous ne symbolisons jamais totalement ; toute la vie notre jouissance impossible revient sur le tapis de notre vie avec nos symptômes, avec nos cycles dans lesquels nous rejouons notre impossible jouissance jusqu’à la destruction d’être et jusqu’au néant qui lui est associé. Pulsion de mort à l’oeuvre.)

Ma première perception de l’illettrisme a toujours était celle d’un chaos. Comme si le chaos des lettres et des mots était la métaphore d’un chaos intérieur, comme si c’était une façon de compenser la souffrance qui pourrait en découler. Une fois quelqu’un m’a dit que je me tenais voûtée pour ne pas souffrir du mal au dos et c’est vrai je ne souffre jamais du dos. Se mettre en situation d’illettrisme c’est une façon de se tenir voûté pour ne pas avoir mal à l’âme comme dans la psychose par exemple. Le psychotique a très mal à l’âme, il ne compense ni par un dos voûté (l’illettrisme), ni par des symptômes, ni par des actes manqués.. L’inconscient est à ciel ouvert

Pourquoi certaines personnes, comme les psychotiques, qui connaissent un immense chaos d’identifications oedipiennes savent lire et écrire contrairement à ceux qui sont en situation d’illettrisme? Je pense que pour  les psychotiques la nécessité de lire et d’écrire est plus forte. C’est lire et écrire ou mourir. Le chaos est si fort que c’est la seule façon pour eux de se rattacher à l’humain. Leur chaos est purement symbolique et de se tenir voûté, pour reprendre la métaphore précédente ne suffirait pas pour leur économiser la douleur alors que pour les personnes en situation d’illettrisme la compensation par leur illettrisme est encore possible, jouable. J’aurai envie d’écrire que les personnes en situation d’illettrisme ne sont probablement pas psychotiques et qu’il faut les aider parce que c’est possible encore de s’y reconnaître pour eux dans leur désordre. Il faut les aider à ranger leur maison symbolique. C’est ce que faisait le psychanalyste Chassagny. Il les aidait à se repérer par des associations « de sens » comme des torches de lumière qui éclairaient leur maison. Pour ranger, il faut de la lumière et du désir, du désir et de l’amour. Pour les illettrés c’est encore jouable : par des associations, en parlant, en posant le transfert. Poser le transfert c’est poser de l’amour. Je t’aime assez pour devenir cette mère incestueuse, cette mère toute-puissante ce père incestueux, ce père violent, je t’aime assez pour poser ton désordre, pour t’aider à t’y reconnaître, à apprendre à lire et à écrire. Je veux bien devenir ta mère suffisamment bonne qui peut te transmettre les lettres. Pourquoi la mère suffisamment bonne ? Parce que pour apprendre à lire, pour « créer » l’alphabet, il faut jouer et rejouer l’impossible séparation d’avec la mère. Et cela peut  se faire avec l’objet intermédiaire qu’est le livre à partir du quel « il peut vivre sur la scène de ses identifications ». Quitter la fusion maternelle pour y trouver  l’alphabet. Le père lui c’est autre chose. Il aide là-dedans, dans cette histoire, en introduisant un ordre nécessaire dans l’alphabet mais la mère elle aide en rejouant la séparation et la permanence de l’amour. Tu peux partir, je t’aimerai toujours, donc tu peux découvrir le monde, le lire et continuer de créer.

La mère aide à se séparer, le père aide à ranger, à ordonner. Je réfléchis. Pour aider à ranger une  maison de lettres il faut du père et de la mère. De l’écriture féminine intuitive et de l’écriture masculine rigoureuse. D’où la nécessité de diverses séquences : de déchiffrage (le père), créatives la mère. C’est ce que  je m’applique à faire dans mes ateliers.

Klee a peint deux très beaux tableaux. L’arbre aux maisons  et Le jeune arbre que j’ai perçu comme un arbre aux lettres. Je pense à l’illettrisme dans ces tableaux. L’arbre c’est le sujet, les maisons c’est ce qu’il essaie successivement de ranger, de métamorphoser, d’élaborer, de symboliser, les lettres ce sont de l’alphabet coloré (alphabet : le père, coloré : la mère) sur nos branches identitaires. Chercher, aménager, rendre possible et visibles, les rendre acceptables par la cité, maisons et arbres, identité et lettres. Ce travail là constitue l’occupation du poste de lecteur. Quand ce travail de symbolisation ne se fait pas pour cause de désespoir (et d’autres multiples causes ainsi que le mentionnent Véronique Leclercq, Jacques Fijalkow et de nombreux autres) le poste de lecteur reste vacant.

Pour la psychose c’est plus difficile, voire même impossible à cause de l’immense souffrance qui a pulvérisé la maison, souffrance et désorganisation absolue. Je crois que ce n’est pas une histoire de degré mais une histoire d’organisation oedipienne différente. L’illettré a une maison en désordre mais il a une maison. Le psychotique n’a pas de maison, car  la loi oedipienne est définitivement transgressée. Pour survivre à cette mort psychique, à cette absence de maison, il a alors la nécessité absolue de lire et d’écrire, d’épouser l’ordre de l’alphabet, voire même d’apprendre dictionnaire et annuaire par coeur, sinon il meurt. Il épouse et il épuise l’ordre de l’alphabet qui obture son chaos. Il occupe sa place de lecteur, s’y accroche jusqu’à la néantisation de la réalité. La lecture se constitue entre découverte de la réalité (lire le monde) et sa négation (se plonger dans l’oubli de sa jouissance voire même s’y laisser engouffrer)

La personne en situation d’illettrisme ne possède que du désordre pour mal obturer son chaos mais amour et transfert avec lui sont  jouables pour l’aider à réintégrer la cité, même voûté

Le psychotique est un être pulvérisé de l’intérieur et la seule chose jouable et « d’y être » avec lui dans son chaos, de le partager, de partager sa souffrance et aussi sa nécessité d’ordre réparatrice : ses livres. Peut-être alors, se rapprochera-t-il des portes de la cité sans y rentrer malheureusement.

Mais, il me semble aussi qu’il y a beaucoup à chercher tant pour les personnes en situation d’illettrisme que pour les psychotiques du côté du temps et de ce que Ouaknine appelle la chronothérapie que constituent les livres (Voir son ouvrage « La bibliothérapie ») Mais là encore, il faut distinguer. Si le temps des personnes en situation d’illettrisme est altéré, il reste le temps  commun de tous alors que pour les psychotiques, le temps n’est pas le même. Les psychotiques vivent au temps de l’inconscient et la chronothérapie ne sera pas la même pour les unes et pour les autres. Pour les premières, il faudra retrouver la chronologie du temps et des livres, pour les seconds, il faudra reconnaître et partager leur temps différent par leurs livres et par leurs mots. Là se jouera l’impossible chronothérapie. Chez les premiers la chronothérapie est jouable, chez les seconds, elle relève de l’impossible, impossible à vivre et à partager malgré tout, il en va de la viabilité des psychotiques et de leur entourage. Partager le temps des psychotiques en partageant ses livres.

L’acte de lecture se construit sur l’interdit et la culpabilité d’un ou de plusieurs souvenirs d’enfance. Entendre ceux qui sont en souffrance de lettres dans cette dimension de la déconstruction impossible de leur enfance me paraît essentiel. Certes la lecture crée de l’identité mais il me paraît très important de ne jamais perdre de vue que la lecture ou la lecture impossible ou difficile des personnes en situation d’illettrisme repose sur de l’oubli obligé d’une enfance trop souvent déchirée par des souvenirs d’enfance terribles et mortifères, souvenirs qui par la suite empêchent tout élaboration cognitive. Le savoir cognitif vient s’écraser souvent sur un douloureux mur de refoulé.

Chercher ensemble. Tous ensemble. Chercher et trouver car habiter le monde, le lire et se l’approprier symboliquement est la nécessité de tous.

Lire, parler, être entendu, reconnu dans la dignité d’humaine. Liberté, égalité, fraternité, sororité, adelphité.  Démocratie

Les livres constituent pour moi un immense espoir de donner à l’humanité un visage d’enfant, enfant souffrant, enfant de douleur et de désordre, enfant bafoué par trop de grands qui ne veulent plus ni  de leur souffrance, ni de leur enfance, qui l’obturent (chacun à sa manière). Les exclus sont des êtres voûtés, les adultes sont trop souvent des gens qui se tiennent droit comme des piquets, raidis par la peur de leur enfance qui fut désastreuse. Être humain, c’est pour moi accepter ses difficultés de dos, savoir qu’on peut en souffrir, tenter de moins en moins en souffrir pour continuer mais pas au prix de l’inhumanité et de la raideur. Lire c’est assouplir son dos et son âme par la relativité du savoir et de l’oubli, c’est ranger sa maison,  sans obturer son désordre et continuer dans la quête d’un ordre où le désordre à sa place... Et, je pense là à La complexité du savoir d’Edgar Morin.

 Lire, c’ est occuper sa place de lecteur, sans la remplir, c’est accepter « le jeu » du lire et du non-lire, c’est accepter l’interstice de l’existence et de l’humain. C’est lutter contre le néant tout en acceptant qu’il survienne, c’est accepter de vivre malgré la mort. Lire c’est sublimement sublimer.

MJ Colet

Le 6 novembre 2007

PS Je veux ajouter encore quelque chose à tous ceux qui se plaignent que nos chers petits « n’ont plus d’orthographe ». Peut-être alors faudrait -il les situer ailleurs que dans un monde visible et de consommation et les situer dans l’invisibilité du symbolique, passer avec eux du travail et de la futilité à l’oeuvre et à la durabilité dirait Hannah Arendt.

Bibliographie

A la recherche du temps perdu / Marcel PROUST.- Gallimard, 1999.- 2048 p. (Quarto)

Bibliothérapie. Lire, c’est guérir / Marc- Alain OUAKNIN.- Seuil, 1998.- 409 p. (La couleur des idées)

Comprendre la complexité - Introduction à la Méthode d’Edgar Morin / Robin FORTIN.- Les presses de l’université de Laval - L’Harmattan, 2005.

Condition de l’homme moderne / Hannah ARENDT - Préface de Ricoeur.- Calmann-Lévy, 1961-1983 (Pocket)

Conversations ordinaires / DW. WINNICOTT.- Gallimard – NRF, 1988.- 308 p. (Connaissance de l'inconscient).

Du lire au dire In Empan, n° 19 - dossier : Mémoire, institution et transmission.

Eloge de la lecture - la construction de soi / Michèle PETIT.- Belin, 2002.- 159 p.

Fabrique des exclus (la) In Empan, n° 42 - dossier : Pratiques artistiques en milieu soignant.

Illettrisme et psychanalyse.- Immédiat - Arale, 1992.

Introduction à la pensée complexe / Edgar MORIN.- Points Seuil, 2005 (essais)

Jeu et réalité / DW. WINNICOTT.- Gallimard - Folio Essai, 1971-2002.- 275 p.

Lecture comme jeu (la) / Michel PICARD.- Les éditions de minuit, 1986.- 328 p.

Malaise de la culture (le) / Sigmund FREUD, Pierre COTET (Trad.), René LAINE (Trad.), Johanna STUTE-CADIOT (Trad.)- PUF, 2004.- 93 o. (Quadrige Grands textes)

Trois essais sur la Sexualité Sigmund Freud Vérifier edition

Organiser la résistance sociale - Transformer les fragilités / Fred POCHÉ.- Chronique sociale, 2005.

Récits de vie (les) : application de la démarche dans les formations "Savoirs de base" / M.C. TABARAUD et D. ROZIS.- Toulouse : BPS, 2000.

Reconstruire la dignité / Fred POCHÉ.- Chronique Sociale, 2000.

Savoirs, la réciprocité et le citoyen (les) / par Claire HÉBER-SUFFRIN.- Desclée de Brouwer, 1998.

Sur la lecture - Perspectives sociocognitives dans le champ de la lecture / Jacques FIJALKOW.- Editeur ESF, 2000.- 208 p. (Didactique du français)

Sur la lecture In Empan, n° 61 - dossier : Management et idéologie managériale.

Une approche thérapeutique de la psychose : Le groupe de lecture / Dominique FRIARD.-Editions hospitalières, 1997 (Collection Souffrance psychique et soins)

Madame, je veux apprendre à Lire /Marie-José Colet en collaboration avec Anne Dubaele-Le Gac et Nicole Rouja Editions Erès (à paraître en 2008)

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commentaires

BERNEZ-CAMBOT 24/04/2009 09:51

la lecture de ce texte m'a permis sans m'en rendre compte d'être particulièrement bien opérente auprès d'une stagiaire en situation d'illettrisme, en évoquant avec elle des souvenirs douloureux de son enfance à l'âge de 10 ans lorsqu'elle est arrivée en france. Vraiment je vous tiendraient au courant sur les effets de ma position clinique auprès de cette personne sur l'acquisition des savoirs de base.

Marie-José Colet 24/04/2009 10:08


bravo de vous coltiner avec courage à des situations si difficiles ; merci de votre commentaire et de me tenir au courant de l'élaboration dans le temps de cette situation qui ne peut-être que
douloureuse. Laisser au temps le temps c'est introduire de la douceur dans une situation de douleur...
Cordialement MJC


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