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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 08:22

 Deux livres de Jean-Louis Baudry

PROUST FREUD ET L’AUTRE

Jean-Louis BAUDRY

Editions de Minuit

1984 (154 pages)

L’ÂGE DE LA LECTURE

Jean-Louis Baudry

Editions Gallimard

Collection Haute Enfance

2000 ( 135 pages)

Jean-Louis Baudry interroge un paradoxe de l’adulte face à l’enfant qui lit : il l’encourage à lire mais pas trop, c’est comme si les adultes disaient aux enfants : lisez pour découvrir le monde mais ne lisez pas trop pour découvrir votre monde, lisez pour nous laissez tranquille mais n’en profitez pas pour nous interpeller. En soulignant ce paradoxe Jean-Louis Baudry révèle le destin de vérité de toute lecture faisant écho au destin de vérité de chaque auteur. Comme un tam-tam qui dirait les dangers de l’âme humaine quand elle se fait jungle dangereuse. A partir de l’analyse minutieuse de l’écriture de Freud et  de celle de Proust il  situe jusqu’à la limite du subversif,  la lecture et l’écriture dans le domaine de l’effroi  des soubassements identitaires de l’acte de  d’écrire repris par l’acte de lire. Il met en lumière l’effroi de Freud et celui de Proust tous deux confrontés à leurs interdits oedipiens :  l’impossible baiser de la mère pour Proust, « les sables du Sphinx » pour Freud, l’immense Recherche de Proust, l’immense Correspondance de Freud. ; effroi de Freud qui le pousse à détruire une grande partie de cette Correspondance. Sous leur plume prolixe coulent leurs mots qu’ils nous donnent à lire dans le fleuve bouillonnant de leurs vérité jusqu’à l’effroi de l’interdit oedipien  et ce fleuve accueille à son tour notre vérité, nos interdits.

Jean-Louis Baudry, comme un photographe des écrits de Proust et de Freud révèle leurs effrois : la Mort (la mort de la mère qui autorise l’écriture de la Recherche que de son vivant elle n’aurait pu lire), l’Amour pour Abertine ou Odette Swann dans son impossible qui ne peut exister que par la réécriture, la Mémoire dans la détresse de la maladie et de la vieillesse, l’Inconscient dont Freud retrouve l’archéologie dans ses associations, dans celles de ses patients mais aussi dans les arrières- fonds d’une abondante littérature où il scrutait son propre destin d’Homme /Juif ou de Juif / Homme (dialectique de sa Vérité et de son destin).

 Dans le Destin singulier de Proust se nouaient  dans l’effroi, l’écriture, la lecture, la mémoire pour faire naître la vérité d’un Temps retrouvé..

Dans le Destin singulier de Freud se nouait dans l’effroi,  l’écriture, la lecture, les associations d’idées pour faire naître la vérité de l’Inconscient.

Dans le Temps retrouvé par nos  lectures, dans le Temps troué  par  l’Inconscient, dans le temps d’un effroi archéologique de notre histoire et de notre mémoire, nous lisons, nous écrivons, nous inventons nos vérités et notre destin, nous nommons notre nom propre cher à Marc-Alain Ouaknin, nous campons notre identité dans la vie symbolique de tous. Nous existons dramatiquement humains aux prises avec la nécessité sans cesse à renouveler de raconter des histoires ou d’en lire. « Maman, raconte moi, une histoire avant de plonger dans l’effroi du sommeil ». Ce « raconte moi une histoire », nous ne le lâchons jamais quelque soit nos postures de lecture : au lit, détendu pour un roman, à notre bureau, attentif pour notre recherche en cours, distrait dans un bus ou un métro nous attardant sur un panneau publicitaire lumineux ou non, à table en quête de la marque du camembert Notre regard pensif ou non attend que le monde raconte une histoire jusqu’à l’effroi d’en avoir été un jour séparé pour cause oedipienne. Nous avons besoin de lire et d’écrire pour nous consoler d’être humain dans la séparation obligée pour devenir « grand ». L’âge du lecteur, c’est cet âge là où il a fallu quitter la chaleur du sein pour rencontrer le monde. « Maman, j’ai peur mais comme c’est bien à mon tour de créer le doudou puis les livres. »

Maman, j’ai peur mais comme il fait bon de lire le livre si intelligent de Jean-Louis Baudry : « L’âge de la lecture ». Un livre sans chapitre, un livre comme un fleuve, un livre qui se répand  pour raconter les autres livres, pour raconter la lecture, une fois encore dans ses postures et dans ses interdits qui créent l’oubli. Le temps du livre c’est le temps de nos oublis. Tous ces livres sur nos rayons qui témoignent que nous avons été puis que nous nous sommes perdus. La lecture, longue saga de la séparation et de la perte, longue saga de retrouvailles possible, « tiens si je relisais celui là »,  si je franchissais une fois encore l’interdit parental, la sexualité interdite, le savoir caché de la chambre des parents auquel je substitue le savoir autorisé de ma curiosité pour le monde : « Pourquoi le ciel ? Pourquoi les étoiles ? C’est quoi la mort ? C’est quoi les nouveaux records en ce moments ? Qui il est Barak Obama ? Qui c’était Roger Martin du Gard. ? Si je lisais son Journal à ce prix Nobel de littérature ? » Tout cela, j’ai le droit de le lire, alors j’en profite.

Je lis pour être comme les autres, je lis pour reconnaître ma différence dans la métamorphose et dans la similitude, dans l’enfantement de moi. Oui, mais dit Jean-Louis Baudry, si lire interpellait le pouvoir du sexe qu’on a pas ? Si lire était une histoire de sexe ?  Si lire était l’occasion d’exercer « un pouvoir clandestin », alors oui, les femmes qui lisent seraient dangereuses et il nous faudrait vite lire le livre de Laure ADLER ou Barbe Bleue car la curiosité est un vilain défaut surtout si sexe et pouvoir s’en mêlent. Toutes ces questions, je les ai posées avec Jean-Louis Baudry et c’est pour cela que je travaille tant du côté de l’illettrisme. Permettre à tous de lire est une des conditions principale de la démocratie, du partage du pouvoir quand il est sublimation sociale des pulsions sexuelles de l’enfance.

Avec ces deux livres de Jean-Louis Baudry, j’ai retrouvé mes paradoxes de lectrice, mon enfance et ses effrois, ma vie adulte et ses engagements de femme et de citoyenne, j’ai retrouvé mon désir si profond d’être écrivaine pour affirmer mon pouvoir et le partager avec d’autres, j’ai retrouvé mes mots maquis et ceux des autres, mes tâtonnements. J’ai retrouvé mon oubli et ma mémoire. Je me suis retrouvée sans effroi. J’ai retrouvé les autres. Je me suis reconnue, j’ai reconnu mes compagnons de vie et de lutte, mes pères, Proust et Freud. J’ai reconnu ma vacance de lire, toujours à combler, ma curiosité d’enfant jamais satisfaite. « Maman, raconte moi une histoire. », j’ai reconnu tout cela grâce à vous Jean-Louis Baudry. Merci pour vos mots. Vraiment merci pour vos mots maquis...

A la manière d’Hannah Arendt : « Qui suis-je ? Je suis une lectrice. »

Bonne lecture !

Marie-José Colet

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Published by Marie-José Colet - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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