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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 00:17

Dans mes souvenirs, sur quelques pages archivées je me souviens du colloque de Cerisy. C’était en été 1994 du 19 août au 29 août. J’étais en Contrat Emploi Solidarité au Livre Ouvert, au coeur d’une période douloureuse de chômage, j’avais demandé une formation à Cerisy ‘Le génie du lecteur ». Cette formation m’avait été accordée. Du pur bonheur qui m’inonde quinze ans après. Je remonte le fil du temps, je me retrouve...

                              CERISY ; TRENTE ANS DE COLLOQUES ET DE RENCONTRES

BIBLIOTHEQUE MUNICIPALE DE CAEN

(Colloque de Cerisy. 80 pages) 1983

 

Dans un château du 17e siècle, j'ai  vécu du 19 août au 29 août 1994 avec cinquante autres. Nous étions venus cet été là en Normandie, à Cerisy -La-Salle afin de participer au colloque "Le génie du lecteur". La décade écoulée, mes bagages bouclés, la page presque tournée, je décidai, sans même savoir pourquoi d'emporter un dernier souvenir. J'achetai un livre édité par la bibliothèque de Caen en 1983 : "Cerisy, trente ans de colloques et de rencontres."

Treize heures de train m'attendaient, treize heures de solitude diluées dans la foule. Une gare. Une autre encore. De l'attente, de la poussière, des visages inconnus, indifférents. En cette fin d'été, la vie s'appelait "Cerisy-La-Salle". Alors que chaque tour de roue m'éloignait de la Normandie, déjà nostalgique, je songeais à ce paysage si parfait qui m'avait enchantée -au château et à son histoire-. Une longue et belle histoire, tressée de livres et d'événements au fil des jours d'amour, de luttes et de générosité. Le château de Cerisy, la passion d'un homme puis d'une famille toute entière et de leurs amis, qui de génération en génération se sont appliqués et s'appliquent encore à transmettre  l'humanisme du père fondateur : Paul Desjardins.

L'histoire commence avec cet homme, qui en 1906, fit l'acquisition de l'ancienne  abbaye de Pontigny, dans l'Yonne. Selon cette homme exceptionnel, épris de savoir, la culture devait se transmettre et se partager  dans un espace social de rencontres. Le savoir était une histoire de livres et de fraternité. Cela devint sa raison de vivre. Elève de l'Ecole Normale de la rue d'Ulm, agrégé de lettres mais surtout humaniste, il crée en 1891 une "école de liberté" qui devient en 1892 "Union pour l'action morale" et en 1905 "Union pour la vérité. En 1896, Paul DESJARDINS épouse Lilly SAVARY, future héritière du château de CERISY. Le temps des décades de Pontigny  commence. L'abbaye devient lieu d'échanges, de rencontres, lieu de colloque et ce, dix-sept ans durant. Le désir de Paul DESJARDINS est d'introduire dans un logis de saint-bernard les procédé libérateurs inventés par Socrate, remis en vigueur par Montaigne. De1922 à1939 se tiennent 59 décades pendant lesquels dix jours durant des intellectuels de toutes disciplines partagent leur quêtes, leur cheminement. Je les imagine ensemble, parlant, écrivant, créant dans une grande tolérance mutuelle. Il m'est nécessaire de les imaginer ainsi pour espérer. Ils s'appelaient Roger Martin Du Gard, André Gide, Paul Valéry, André Maurois. Je les découvre, eux et tant d'autres encore, au fil des photos et des pages de son livre-souvenir.

En 1940, à la mort de Paul DESJARDINS, Anne Heurgon DESJARDIN, sa fille quitte Pontigny et reprend le château de Cerisy alors à l'abandon. Elle lutte avec une persévérance qui durera toute sa vie pour  restaurer le château et continuer l'oeuvre de son père. La tradition de Cerisy sera la même que celle de Pontigny : organiser rencontre et colloques, impulser une vie intellectuelle grâce à des échanges féconds l'association des amis de Pontigny est crée. "Grâce à Malraux" mais aussi avec l'énergie de tous les amis de Pontigny, le château est classé monument historique. Après la mort d'Anne, ses deux filles  Edith et Catherine reprennent avec la même persévérance  la tradition humaniste de leurs ancêtres. Maurice de Gandillac, Président de l'Association des amis de Pontigny et sa fille Catherine contribuent largement à l'accueil et au bon déroulement des colloques.

Aux décades de Pontigny succèdent et vivent les décades de Cerisy. A nouveau, je les imagine : Queneau, Barthes, Claude Simon, Michel Butor, Ponge, Ionesco, Germaine Richier, Paule Thévenin. Que de noms  illustres et généreux au firmament de Cerisy ! Que de travaux, que de chercheurs dans toutes les disciplines ! Que d'hommes passionnés, épris de vérité ! Je feuillette  avec émotion, le livre de Cerisy, je parcours les articles de Maurice de Gandillac, ceux d'Edith et de sa soeur Catherine. Je les nomme par leur prénom emportée par une solidarité respectueuse. Je lis les coupures de journaux, j'admire les photos, je rêve aux pierres de Cerisy. Je sais que ce livre ne sera jamais comme les autres. Sur la page de garde, je lis trois dédicaces :

"En amitié, après une rencontre conviviale à Cerisy". Raymond Jean

"A l'animatrice de l'atelier de lectures au colloque "Le génie du lecteur" En toute amitié : Arlette Boulomié.

"Fidèlement" Maurice.

Maurice c'est Maurice de GANDILLAC. Quelques quatre vingt printemps. Président de l'Association des  amis de Pontigny depuis sa création, fabuleux joueur de ping-pong et de pétanque, philosophe érudit, homme chaleureux. Maurice, je me souviens ...dans le Grenier, vous lisiez le premier chapitre de vos mémoires. Je vous entends lisant, retrouvant des fragments de votre vie, votre toute jeune femme, la guerre, l'enfant à venir, l'Allemagne, vos rencontres à Pontigny puis à Cerisy. Je vous entends aussi, lors de vote communication "Voix et regard du lecteur. Vous êtes là, vous parlez, vous lisez, vous citez, vous remontez à l'antiquité, vous revenez au Moyen-Âge, puis nous sommes à nouveau dans notre fin de siècle, vous nous faîtes  redécouvrir les mythes et"les oratores", vous murmurez le secret du savoir qui circule, se transmet, se répète. Vous offrez cette phrase d'E.MANUEL : "un homme qui sait lire est homme sauvé". Vous vous souvenez de votre maître de la rue d'ULM qui vous a enseigné comment il était possible de lire en diagonale" "Le Capital" ; vous mêlez harmonieusement  souvenirs et citations, théories et fictions et, dans le temps de votre conclusion vous évoquez le risque encouru par tout texte commenté :celui de se faner et de dériver. Il est fondamental dîtes vous de sauver la littéralité du texte, de sauvegarder la lettre de l'érosion de  l'esprit par trop volatil.

Cher Maurice à ce point, je vous quitte. Il me paraît sage de sauvegarder la chronologie de mes notes ; le temps lui aussi est volatil.

Arlette Boulomié ouvrit la décade avec une communication intitulée : "La lecture  créatrice ou le livre en devenir". Ce premier exposé introduisait avec clarté les principales questions qui seraient les nôtres durant le colloque. Parmi elles, j'ai noté :

- L'objet littéraire est-il ou n'est-il pas donné en lecture  ?

- Peut-on parler d'une conquête du texte ? D'une invention du lecteur , Le texte est-il ou non un objet fixe à transformer ?

Vous citez Roland Barthes quand il dit que « Lire c'est ébranler le sens du monde" Il est alors question du "sens tremblé" qui de communication en communication ébranlera notre décade nous menant aux confins de l'étrange entre textique et fractale. Savante sublimation ? Brillantes spéculations ? Navrante mystifications ? De la passion sans aucun doute

...

Arlette vous nous parlez de R.Barthes, de Jean-Paul Sartre, de Freud, de Lévi-Strauss, d'Umberto Eco. Je lis mes notes : "Un texte n'a pas de signifié définitif mais il n'est pas non plus une machine à multiplier les signifiés", j'ai également souligné ce que vous nous avez dit d'une thèse d'ECO selon laquelle, le lecteur doit interroger l'oeuvre et non ses propres pulsions.

Arlette, je vous revois lisant votre texte , vite,  presque trop vite, comme si tous ses noms prestigieux vous brûlaient la langue, vous entraînant comme un courant  marin à la dérive de votre propre savoir, de votre quête, de votre Graal. Notes et souvenirs s'emmêlent. Je cueille une multitude d'instants précieux vécus dans cette bibliothèque de Cerisy, si belle avec son plafond de poutres peintes, avec ses murs tapissés de livres reliés d'or, son estrade boisée mais surtout belle de nous tous. belle de nous tous. Par notre présence attentive, par le froissement de nos feuilles, nous donnions vie au savoir, nous refusions l'immobile. Siècle après siècle, avec obstination, les hommes écrivent, lisent, transmettent, recueillent, cherchent, balbutient.. Le temps d'une théorie, ils répondent au frôlement de la question, et comme dans une halte, il découvrent la caresse et l'apaisement ; ils partent ensuite vers de nouvelles pages.

Dans le mouvement des livres et de ma vie, j'ai découvert Cerisy. J'ai vécu dans un château au coeur de la Normandie, j'ai lu, j'ai écouté, j'ai parlé, j'ai questionné, je me suis promenée sur la plage, j'ai joué dans les vagues. J'ai découvert une grande dune et je l'ai descendu sur les fesses en riant. J'ai retrouvé mon enfance et mon attente, j'ai inventé l'instant enrichi de nouvelles amitiés. Je me suis nourrie de la sève de nos recherches. L'un m'a apporté une rime neuve "polir/pâlir", l'autre m'a fait don d'une expression  "soubassement silencieux de la lecture". J'ai découvert que la lecture pouvait être un jeu, une spéculation, quelle pouvait être modifiée par la subjectivité du lecteur, j'ai découvert un nouveau roman "L'hiver de Beauté" et j'ai rencontre son auteur , Christiane Baroche, j'ai découvert aussi Michel Picard. J'ai fait le projet d'aller à Chambéry au festival du premier roman, j'ai posé pour une photo fractale, je me suis enrichie d'une nouvelle métaphore dans les contours de Lampe d'Aladin, j'ai défendu mes opinions avec fermeté, j'ai interrogé avec conviction :Pourquoi est-il nécessaire de trouver des chefs pour les oeuvres et quelle est donc la mélodie subversive qui depuis toujours court dans l'acte de lire ?

Au coeur ""d'un désarroi doctrinal", au cours "d'une lecture à cinquante têtes", avec vous et grâce à vous, j'ai progressé.

Quelques mots encore qui diront les soirées.

Ensemble, dans  le grenier de Cerisy, nous avons écouté Maurice de Gandillac, R.JEAN, Michel.TOURNIER,,, Maria-Luiza SPAZIANI, D.DE GASQUET lire contes et nouvelles, textes et poèmes..

Ensemble, dans le grenier de Cerisy, nous avons regardé "La lectrice" et "Les mémoires d'un tricheur. Nous avons regardé aussi une cassette vidéo surprenant avec talent Michel TOURNIER invité dans une école. Un auteur , des enfants, leur institutrice  Danielle Corre. Des mots simples, "du parler vrai" aurait dit F.DOLTO.

Seule dans le grenier de Cerisy, j'ai animé un atelier de lectures émouvant et solennel. Monsieur Brun a lu son journal non intime avec tant d'intimité que nous en fûmes émus, émus aussi nous le fûmes par Nathalie Kuperman lisant quelques pages d'un de ses manuscrits en cours d' écriture. J'étais assise auprès d'elle, à l'écoute de son filet de voix, admirative devant son cahier d'écolier, sagement rempli et habité de ses incertitudes raturées.

Suzy présenta "un polar" et Jean-Paul Guichard lut un de ses textes. L'atelier prit fin avec des écrits "à la manière de Perec " réalisés par des élèves de Dominique de GASQUET.

La nuit suivant l'atelier, je ne dormis pas tant j'avais été délicieusement terrifiée.

Et les vagues entre flux et reflux ont emporté Cerisy au large d'une fin de décade.

Amis de Cerisy, nous reverrons nous jamais ? Il me reste des photos et des notes, des bibliographies et vos adresses. Il me reste le souvenir d'un château tellement plus beau que ceux des contes de mon enfance,  un château habité de livres, hantés par nous tous venus de partout, de Montauban et de Limoges, de Rome, de Florence, de Coutance, d'Helsinky, de Londres de Paris, de Caen, d'Oslo, de Rio de Janeiro et d'ailleurs, nous tous tellement vivants, épris de savoir et d'humanité, amoureux d'un château simple comme le quotidien qui passe dans l'été qui s'enfuit. Il me reste des images de la Normandie et la poésie  de Cerisy.

Il est temps maintenant de poser sur mon étagère blanche, ce livre pas comme les autres, dédicacé par Raymond JEAN, Arlette BOULOMIE et Maurice de GANDILLAC, un livre qui, comme une lampe abritera longtemps encore, notre génie à tous, lecteurs de Cerisy.

Marie-José Colet

Article écrit en 1994 repris avec tant de joie au printemps 2009. Passe ma vie, restent mes souvenirs. Les plus merveilleux.

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Published by Marie-José Colet - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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