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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 18:12

2ème édition du PRIX VOIR AVEC LES MAINS

Remise des prix le jeudi 18 novembre 2010 à Toulouse

 

Un concours national à vocation

Fort de la première édition du Prix Voir avec les Mains lancée en 2007, la FISAF (Fédération nationale pour l’Insertion des personnes Sourdes et des personnes Aveugles en France) inaugure la seconde édition cette année. Concours national de peinture et de sculpture, le Prix Voir avec les Mains a pour objectif de valoriser les personnes aveugles et malvoyantes et de démontrer que le handicap n’empêche pas le talent. Cette édition 2010 a été placée sous le thème « Dignité et Fraternité », un thème rappelant les valeurs de partage, de solidarité et d’espérance qui a inspiré un grand nombre d’artistes

 

 

Pour me faire pardonner mon retard, pourtant impardonnable, à écrire ce compte-rendu, j’offre à tous un passage de mon autofiction La Femme en retard, dans lequel j’analyse mon retard à exister près de ceux que j’aime et que j’admire.

 

 « Souvenir du présent : elle lisait un livre de Gérard Pommier « Freud apolitique ». Des mots, des mots et la passion de lire. Voilà ce que Flora avait transmis à Clara. Si Flora était vivante, Clara lui parlerait de ce livre, elle ne l’écouterait pas mais quelque chose de vivant adviendrait, un mot, un silence, une larme.

Clara lirait dans le livre combien nous étions tous séparés par un temps qui ferait mur, qui nous ferait saisir notre vie dans un après-coup qui écrirait notre symptôme, qui dirait le retard que nous prenons sur notre destin et sur celui des autres. 

Pour Clara c’était une évidence vécue que ce retard des uns aux autres. »

(...)

« La lune dans la nuit noire du matin resplendissait, logée entre deux branches d’arbres, elle disait que le monde existait depuis des millénaires, elle disait l’éternité, la minute qui s’enfuyait, le mouvement des secondes. Clara était obsédée par le temps relatif des êtres, par les émotions et le flottement des secondes dans l’espace de son corps, elle pensait à Einstein et à ceux qui malades du temps souffraient de leur enfance immobilisée ; elle pensait à Flora, dont le temps maintenant était voilé par ce même nuage qui abritait la lune dans la nuit noire du matin. Elle pensait au silence, au mouvement, aux palpitations de sa vie, aux puits perdus, aux puits creusés, aux puits retrouvés. Elle pensait à l’insensé du brisé, de l’irisé, elle pensait à tout ce qu’elle avait lu et ne lirait jamais. Elle pensait à ses enfants, à leur destinée et à son destin de femme. Clara pensait à l’impossible comme à un ciel parcouru de légers ballons multicolores. Elle pensait à ces mémoires qui écrivent l’humanité, aux étreintes qui écrivent les corps, aux larmes qui contournent les regards, elles pensaient aux baisers qui dessinent les sourires. Elle pensait à Flora qui avait  porté sa vie et son enfance, Flora qui maintenant était peut-être là-haut sur la lune, dans la nuit noire du matin. Elle pensait à son retard, à celui de Flora, enfin rattrapé. La faux a fendu le temps, sa nuit, sa vie, son retard. A l’heure du destin, lundi 15 septembre 1997 à 22h45, Flora reposait, la tête inclinée sur le côté gauche pour l’éternité. Clara n’était plus là. Elle lirait jusqu’à la fin des temps pour combler ce retard.

Dans le temps de ce songe, la lune s’en est allée dans la. nuit noire du matin,  restent l’arbre et Clara, reste le retard de Clara. Celui de Flora n’est plus. La mort, c’est un retard qui s’éteint. » MJA

 

Pardon à vous Charles Gardou, pardon à vous mes amis de ce soir là, 18 novembre 2010, mes amis malvoyants et les autres, tous si attentivement présents à cette remise de la 2ème édition du Prix « voir avec les mains »  dans une si jolie salle du Capitole ; mes projets de femme ont  crée mon retard à dans l’écriture du pur moment de joie que j’ai eu à découvrir vos œuvres et à écouter la si humaine conférence de mon ami Charles Gardou. Oui, je sais une fois encore mon retard pris sur le projet des autres que je côtoie, oui, je sais une fois encore, le mur épais du temps qui me sépare de mes proches tant aimés et de ceux que j’admire.

Ce soir, pourtant, j’étais à l’heure de mon bonheur de découvrir dans les immenses salles du Palais des Congrès Pierre Baudis, à Toulouse, vos œuvres à tous, vos œuvres de talent, vos œuvres tellement travaillées, vos œuvres étonnantes de couleurs , alors que vous vivez dans la nuit. Quelle  leçon de vie et de persévérance !

 

Je déambulais sagement, dans la douceur de mes pas, avec mon petit carnet et mon crayon pour noter, pour saisir l’éphémère du temps contre lequel, toujours, je lutte. Retenir les mots et les images, les instants, les nuages, les passages de chacun, l’immobile de tous, épeler mon trésor de vivre ; c’est avec cela que je remplis mes étranges petits carnets, blottis dans mon sac, comme des oiseaux en attente de s’envoler vers le sens.

        Et donc, ce soir là, dès la première salle, sur le premier mur, j’aperçois, presque trop caché, un poème de Charles Juliet ; combien j’aime cet auteur, ses journaux, ses romans, combien, je vous invite à le lire ou à le relire, chers Inventeurs. Pour moi, pour vous, j’ai recopié son poème, debout, sur un pied incertain, la main tremblante d’inconfort, mais si heureuse de « retenir » ce poème que voici. Il est extrait du livre « ACCORD »

 

 

« Jan Vass ou le lacis de l’en de ça »

 

Une main hésitante malhabile

Paraissant n’obéir à aucune intention

 

Un geste qui se propose

nullement de graver d’entailler

qui simplement effleure

qui ne demande qu’à se poursuivre

à faire proliférer la trace

en laquelle il se résout

 

un trait grêle qui progresse au hasard

va vient erre s’emmêle

et au terme d’un parcours anarchique

finit par couvrir d’un fin lacis

l’entière surface dont il lui fallait

prendre possession

 

temps du pré langage

           de la pré-écriture

 

stade du gribouillis

cependant

il arrive parfois

que l’œil discerne

la minuscule silhouette

d’un homme ou d’un animal

l’ébauche à peine identifiable

d’une maison ou d’un arbre

telle ou telle de ces productions

qui surgissent sous la main

balbutiante du tout jeune enfant

quand il cède au plaisir de laisser errer un crayon

sur une feuille

 

toile singulière énigmatique

ou rien que d’informe

ne s’est inscrit

et où règne partout une atmosphère

d’équilibre d’harmonie de légèreté

 

manifeste est la joie qui préside

à ces retrouvailles avec l’imprévisible

imprègne le réseau arachnéen

où se donne libre cours

l’inlassable mouvement de la vie

trait mille fois brisé

qui semble aller à la recherche d’une forme

 

main tâtonnante

qui n’a pas encore trouvé son écriture

ce retour à un temps antérieur

est aussi l’éveil et naissance

foisonnement de tous les possibles.

retrouver l’émotion première

revivre  le geste initiale

 

c’est en cette nostalgie

et ce désir

que cette œuvre novatrice

plonge ses racines

 

Charles Juliet

(recopié par MJA,

 le 18 novembre 2010)

 

Puis, j’ai continué mon chemin.

J’ai admiré la fresque réalisée par des enfants diphasiques dans le cadre d’un atelier Slam peinture et musique (CIVAL centre Lestrade), j’ai admiré la peinture collective réalisée par un groupe d’aide diphasique, voix et musique (CIVAL, centre Lestrade,

J’ai noté l’adresse

CESDV Institut des jeunes aveugles,

 37 rue Montplaisir 31400 Toulouse.

J’ai admiré encore des peintures et des sculptures, je n’ai pas noté, j’ai emporté dans ma mémoire, leur talent à tous et à toutes. Sur le livre d’or, j’ai écrit :

« Toute mon admiration émue devant tant de travail du regard de l’âme. Quel beau regard, que le vôtre, à tous !

Aïcha Sebah, combien j’ai aimé votre toile blanche, au centre de la salle,  qui m’a fait penser aux « Causeuses » de Camille Claudel. J’ai aussi aimé votre femme-spirale, aux yeux fermés.

J’ai aimé aussi les peintures de l’Institut des jeunes aveugles, les poissons, le soleil quand il regarde la lune. Bravo ! Continuez ! »

J’ai parlé aussi avec Angélique et Jordan, dans un temps de complicité et de tendresse, de presque confidences. Je ne vous oublierai pas tous deux, votre jeunesse et votre humour, je n’oublierai pas non plus votre phrase Jordan « même si on me proposait de m’opérer les yeux, je refuserai, je suis trop habitué à être aveugle ». Allez, les marchands de compassion, ravalez vos larmes et écoutez, Jordan, qui « est » pleinement aveugle, jusqu’au bout de son identité !

Puis, je me suis rendue au Capitole, à pied, dans la nuit, traversant, les rues éclairées de ce Toulouse que j’aime tant. Là, se tenait la remise des prix. La salle bondée, attendait le cœur battant le nom des lauréats, mais dans un court « avant »,  nous avons écouté la conférence de Charles Gardou sur la création artistique et les situations de handicap. Je le remercie de m’en avoir confié le texte, ce qui me permet de vous en faire un compte rendu plus précis, car j’ai écouté de façon concentrée, mais ayant abandonné, cette fois-ci, mon carnet et mon crayon et donc flottait ma mémoire...

Cette conférence nous rappelle que la création en situation du handicap n’est pas quelque chose « d’extraordinaire », la création, oui, est extraordinaire mais elle ne l’est pas plus pour les uns que pour les autres. Une fois encore Charles Gardou dit non à la compassion, à l’excès d’éloge, à la charité parce que ces sentiments barrent,  définitivement, l’authentique reconnaissance à laquelle a le droit tout artiste de talent, qu’il soit handicapé ou ne le soit pas. Il rappelle alors, l’exigence de ce prix, loin de tout voyeurisme. Il s’agissait de récompenser les plus talentueux. Point barre. (le point barre, c’est moi qui l’ajoute, car on ne sera jamais assez ferme dans cette éthique là)

Charles Gardou, nous rappelle, et il a raison de le faire,  que le handicap ne garantit pas plus le talent que n’importe quel autre maladie et j’aime sa citation de Jean Dubuffet « Il n’y a pas plus d’art des fous que d’art des malades du genou ». Humour et sagesse se côtoient dans cette phrase, et je nous invite tous à la retenir.

A contrario, avec l’érudition qui est la sienne, Charles Gardou nous fait souvenir que bien des artistes handicapés n’ont pas eu la reconnaissance qu’ils méritaient, non en tant qu’handicapés mais en tant que créateurs géniaux ; ils nous citent alors : El Gréco, Camille Pissaro, Auguste Renoir, Paul Cézanne, (victimes d’une maladie inflammatoire du canal lacrymal), Edgar Degas (grave maladie oculaire, Claude Monet (cataracte), Van Gogh (troubles psychiques et troubles visuels), Edvard Munch (hémorragie vitréen), Gérard Lairesse, peintre néerlandais (syphilis congénitale) et d’autres encore. La liste est longue, trop longue... A nous d’admirer leur génie, mais aussi, ce qu’ils ont ait fait de leur souffrance  due à leur maladie, véritables contraintes existentielles. Oui, les admirer et les reconnaître, sans les livrer à nos projections mortifères.

Puis Charles Gardou, se tournent vers les artistes présents, rassemblés dans la belle salle du Capitole, vers ces artistes qui par leur travail, ont refusé de se laisser emprisonner dans les limites imposées par leur handicap et qui bien au contraire, ont inventé avec leur talent, leur liberté, loin des normes culturelles qui les assignent différents et improductifs. Ils ont su exprimer leur intimité profonde dans les contours de leur art, ils son su, dit Charles Gardou compenser leur vie, ils ont su exorciser leurs angoisses, ils on su vaincre leurs peurs, et ce savoir là, ils ne le doivent pas au fait d’être handicapé mais au fait d’être humain courageux car deuil souffrance, angoisse, frustration sont l’apanage de tous. Charles Gardou termina sa conférence en citant Jean Genet évoquant l’œuvre d’Alberto Giacometti : « Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde ».

Puis ce fut l’émouvante remise des prix, dont j’ai admiré la tenue des lauréats. Nous étions bien loin des pleurnicheries indécentes des Césars ! Ils étaient heureux, recevaient leur prix, dignement et fraternellement, remerciaient le jury ou leurs parents, puis aller s’asseoir. Alors, du coup, c’est moi  qui pleurait et qui applaudissait les lauréats si talentueux. Bravo ! Bravo ! Bravo ! à :

Dans la catégorie Artiste Peintre :

SABAH Aïcha : Souvenirs d’Enfance

HAZEMBAT-CUADRADO Marie : Les porteurs d’eau

MARTIN Nathalie : Paysage

MOTTE Zoé : Beau Soleil

BURON Jules : Les molaires de mon frère

Dans la catégorie Artiste sculpteur :

MOTTE Zoé : Alizé

DELABUHARAYE Gilles : Le chromosome danseur

Dans la catégorie Coup de pouce Peinture :

Célia, Mattéo, Mathieu, Kann, et Solenne de l’IES de LESTRADE : La couleur des oiseaux

DOLARD Patrick, le Soleil Bleu : Invitation au voyage

RENAULT Yvan, le Soleil Bleu : Liberté, Egalité, Fraternité

 

Dans la catégorie Coup de Pouce Sculpture :

Nicoletta, Samar, Yasmin et AFA du CRDV de Clermont-Ferrand : Solidarité humaine

Florian, Institut l’Arc-En-Ciel – Marseille : Evocation de la Fraternité


Une soirée de création, de talent et d’amour ; j’ai eu la chance de la vivre, je n’oublierai jamais. Merci à tous ! MJA 

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Published by Marie-José Annenkov - dans Force et vulnérabilité
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