Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 avril 2009 6 04 /04 /avril /2009 12:41

Les trois impossibles

Ce conte m’a été rapporté par mon grand ami Amkoullel, l’enfant Bâ dont parle longuement mon autre ami Amadou Hampâté Bâ, lors d’un de mes nombreux voyages au Mali.

Amkoullel m’expliqua « qu’en Afrique traditionnelle, l’individu est inséparable de sa lignée, qui continue de vivre à travers lui et dont il n’est que le prolongement. C’est pourquoi, lorsqu’on veut honorer quelqu’un, on le salue en lançant plusieurs fois non pas son nom personnel (ce que l’on appellerait en Europe le prénom) mais le nom de son clan « Bâ ! Bâ ! » ou « Diallo ! Diallo ! » ou Cissé ! Cissé ! » car ce n’est pas un individu isolé qu’on salue, mais à travers lui, toute la lignée de ces ancêtres ». Mon ami, m’expliqua que ce point était très important pour comprendre la portée de son récit qui se situe dans un village de la région du Macina. C’est sa mère qui lui avait raconté. Elle le tenait de sa propre mère qui elle-même le tenait de sa propre mère car dans son village toute transmission se faisait par les femmes et il m’expliqua dans sa langue Toucouleur qu’il était important de respecter la bienséance africaine.

Il était une fois,donc, trois jeunes hommes d’une grande beauté.  Leur peau d’ébène était lisse et douce, leurs corps agiles semblaient toujours sur le point de s’élancer dans les airs. Ils n’étaient que jeunesse, mouvement et infinie liberté. Rapides comme le courant, ils portaient en eux une invincible gaîté qui disaient leur âme insouciante. Le soir, sous l’arbre à palabres, les sages du village les regardaient déployer leur jeunesse. Ils se taisaient. Ils savaient.

Le premier s’appelait Salif.

Le second s’appelait Ali

Le troisième s’appelait Omar.

Un jour, pas comme les autres, où la chaleur se faisait plus torride, où le vent aiguisait les nerfs, Salif, Ali et Omar décidèrent de quitter le village et de vivre chacun leur rêve d’enfance. Ils prirent congé des femmes et des sages, et partirent en quête de leur impossible.

Salif voulait approcher depuis toujours, la flamme vitale, celle qu’il apercevait dans une seconde éphémère chaque soir quand elle irradiait le village tout entier.

Ali décida d’emprisonner dans ses oreilles, le bruit incessant du vent tel qu’il soufflait sur les déserts d’Afrique. Il voulait pénétrer le mystère des tempêtes de sable et tout en savoir.

Omar quant à lui se fit le serment de prononcer la plus pure et plus vraie parole qu’aucun humain n’eût jamais prononcée.

Ils partirent et de nombreuses lunes passèrent.

 

Salif à trop regarder le soleil devint aveugle.

Ali à trop écouter le vent devint sourd.

Omar à trop parler se brisa la voix et devint muet.

Ils revinrent tous trois au village et dans leur corps s’inscrivait leur impossible non réalisé. Certains hommes du village en furent impressionnés et les tenaient à distance car il en est ainsi partout  : ce qui sont différents effraient Mais les femmes, plus sages que leurs hommes dirent à chacun et à tous : gardons ces infortunés au village et chérissons les,  car il en est ainsi partout dans le monde : les femmes savent donner leur tendresse à ceux qui souffrent.

Ainsi, Salif, Ali et Omar furent adoptés de tous.

Plusieurs lunes passèrent.

Il advint qu’une grande sécheresse sévit sur le Mali et plus précisément dans la région du Macina. Les hommes prit peur pour leurs récoltes car les champs s’étendaient à l’infini, ravagés et brûlés par la flamme vitale. C’est alors, qu’Ali et Omar, le sourd et le muet firent preuve de leur sagesse, car tout à la détresse d’être devenu sourd ou muet, ils avaient acquis le savoir de la flamme vitale que Salif n’avait jamais pu atteindre. Ils conseillèrent alors aux hommes maintes techniques préventives pour irriguer les champs et économiser l’eau bien avant que la sécheresse ne s’abatte. Ainsi, les champs et les récoltes furent sauvées et le village retrouva pour longtemps sa prospérité.

De nouvelles lunes passèrent.

Il advint que se leva une violente tempête de sable sur le Mali et plus précisément dans la région du Macina. Les hommes prirent peur car le sable rongeait leurs maisons, détruisaient leurs yeux et mettait en péril leur vie en faisant avancer les déserts. C’est alors, que Salif etOmar firent preuve de leur sagesse, car tout à leur détresse d’être devenu aveugle ou muet, ils avaient acquit le savoir du vent qu’Ali n’avait jamais pu atteindre. Ils conseillèrent aux hommes de construire des murs et les déserts cessèrent d’avancer. Ainsi leur région fut sauvée du vent et de la tempête et le village retrouva pour longtemps sa sérénité.

Et les lunes succédèrent aux lunes.

Il advint qu’un homme fort cruel et autoritaire qui s’appelait Mamadou décida un jour de prendre le pouvoir et de confisquer leurs mots aux hommes de la région du Macina. Ce fut terrible car sans leurs mots tous dépérissaient. Ils avaient perdu le sourire de la vie, les sentiments, les caresses et la tendresse. Ils étaient livrés à la solitude et à la mort. C’est alors que Salif et Ali, l’aveugle et le sourd firent preuve de leur sagesse ;  ils avaient acquis le savoir des mots qu’Omar n’avait jamais pu atteindre. Ils apprirent aux hommes la révolte, la lutte, le combat pour reconquérir leurs mots volés. Ainsi leur région furent sauvée de la dictature et de la torture et de l’horreur et le village retrouva pour longtemps sa sérénité.

Et sur ce mot de sérénité mon ami Amkoullel fit une pause. La sérénité me dit-il alors, c’est de reconnaître ce qui dure et ce qui est éphémère, le possible de l’impossible mais c’est surtout savoir ce qu’à plusieurs on peut rendre possible l’impossible. A ma grande surprise il me cita le nom d’un homme de ma région d’Europe qui portait un nom utile pour se déplacer dans les étoiles : cet homme, un poète qui s’appelait René Char avait écrit sur l’impossible qu’il ne pouvait atteindre mais qui disait-il lui servait de lanterne.

Il me remit alors trois petite statuettes qui représentaient trois singes , un, aveugle, l’autre, sourd et le troisième, muet ; chacun dans sa solitude se heurtait douloureusement à l’impossible mais ensemble, ils en triomphaient. Mon ami m’expliqua, que dans son village c’était la tradition d’offrir aux voyageurs ces trois statuettes pour leur faire don de la paix, de la sérénité et de la prospérité. Emu, je le remerciai, pris congé de lui, non sans lui promettre de venir à nouveau le voir, car il était mon ami pour toujours et dans ma contrée le mot Toujours est sacré parce qu il est emprunt du temps de tous les temps et pour tout les temps.

Montauban, le 2 janvier 2005

Marie-José Colet

PS La lecture de certaines réponses à mon conte me laisse supposer que l'on a pas compris que j'en étais l'auteure !

ou alors si tel n'était pas le cas on aurait affaire à un plagia par anticipation cher à Perec dans le voyage d'hiver (ou en hiver). Le préambule qui fait référence à Hampaté Bâ est en fait un trompe-l'oeil littéraire avec un soupçon d'humour et de poésie...

En fait, un soir dans le train qui me ramenait de Toulouse à Montauban : j'ai pensé  à la manière de Queneau, "J'ai envie d'écrire un conte africain pour la postérité" et ainsi fut fait selon mon imagination débridée...

Je relis ce conte que j’ai écrit il y a plusieurs années et le désir me prend de le ranger dans la catégorie de mon blog

 « Les inventeurs cherchent et trouvent »

Si nous cherchons dans la solitude de notre quête nous inventons ensemble.

Bonne recherche  et bonnes trouvailles !

Marie-José Colet

Le 4 avril 2009

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Inventeurs de lectures
  • Inventeurs de lectures
  • : recherches sur la lecture, les ateliers de lectures et partage de livres
  • Contact

Mes publications

telechargement.jpg


 



Recherche