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4 avril 2009 6 04 /04 /avril /2009 08:54

Un livre sous la direction

d’Adam Kiss

SUICIDE ET CULTURE

Préface de Henri Sztulman

Edition l’Harmattan 1999

         J’ai aimé ce livre « Suicide et culture ». Les articles de longueur inégales racontent une  saga de l’humain quand la naissance passe par la mort dans « un infracassable noyau de nuit ». J’aime cette belle expression du Professeur Henri Sztulman. Ces articles laissent entrevoir « dans le silence de cet ouvrage à ces sujets toute l’étendue de nos ignorances sur les tendances suicidaires. » Modestie d’Adam Kiss sous la direction duquel ces textes d’anthropologues, de psychologues, d’ethnologues et de psychanalystes sont rassemblés. Tous ont conjugué leurs efforts pour dire cet indicible du suicide dans les différences des lieux, des communautés, des mentalités, des repères de chacun. Chez les uns, au Maghreb, le suicide est totalement contraire à la loi de la cité. La vie de l’être humain appartient à Allah, se suicider est un refus, une révolte contre la volonté divine, chez  les autres, ces bonzes vietnamiens, c’est un acte traditionnel d’indépendance, d’honneur, de respectabilité enfin. Le suicide est reconnu. Nous marchons dans les traces de Belkassem  Bensmaïl et dans celles de Bui Minh et Didier Bertrand. Des traces qui nous mènent du Maghreb au Vietnam.

         De la différence encore, en Afrique, en Guinée Bissau, passionnants les propos d’E.Caule-Ducler, O.Reveyrand-Coulon. Mise en scène de la mort . Des jeunes femmes hissent au rang d’Ancêtres des jeunes hommes morts. De ce portage adviendront Maternité et Féminité enfin possibles. Restauration du lien mort/vie, un possible travail de deuil. A lire comme des histoires. Histoire d’un sujet, histoire collective et de ses représentations co-sensuelles. Article difficile à suivre dans la lente complexité des mots pour en tirer la substantifique moelle des phrases.

         Article suivant :  Henri Chabrol. Psychopathologie des tentatives de suicide de l’adolescent. Quand la détresse et l’angoisse sont déniées, quand le chaos externe fait douloureusement écho à la catastrophe interne, « quand la tentative de suicide est revécue dans la compulsion à interrompre le traitement », alors restent les pleurs du témoin, du proche, reste à écrire, à chercher, reste le soin du thérapeute.

         Raymond F. Fourasté introduit «Les données culturelles en psychopathologie » et nous transporte d’aventure en aventure des Pyrénées en Afrique Noire, interroge suicide et identité chez les enfants métis puis décline ensuite cette conclusion aux confins du littéraire et du clinique. « Mais, Eros dieu-enfant malicieux n’amène-t’il pas à traverser le Styx, rivière chaotique ou calme pour visiter ce lieu de nos origines et à notre fin Thanatos ? C’est donc dire « qu’instinct de vie » et « instinct de mort » se confondent en une seule et même pulsion. (Freud, 1923).

         Cette fois-ci ce n’est pas d’un pays à un autre que nous transportent Emmanuelle Gobert et Sylvie Loubère mais d’une génération à une autre. « Si tu veux renaître alors commence par mourir » (David S Ware) citent elles en exergue de leur article. Elles interrogent avec talent et rigueur le terme de culture, les valeurs sociales, les bouleversements sociaux, le rôle de la famille dans les constructions identitaires ou dans les éboulements de l’être... séparation, échecs, difficultés affectives qui constituent  l’effroyable friabilité de l’âme, elles dessinent une belle définition de notre travail :

         « Dans ces conditions, comment sortir de l’impasse ? Comment renouer le dialogue qui fait tant défaut actuellement à tous les âges de la vie ? Trouver des solutions autres que celles- représentées par la non-solution qu’est la tentative de suicide, c’est la tâche qui incombe aux travailleurs sociaux. Ainsi, que nous soyons psychologues, sociologues, enseignants ou éducateurs, notre rôle est de répondre au désarroi de chacun, en essayant de comprendre les motivations et les incertitudes de celui qui tente de démissionner de la vie. Nous pensons que cette compréhension, ce décryptage du malaise social ne peuvent exister si nous ne nous référons pas au vécu culturel de chaque individu... C’est pourquoi il nous a semblé important de montrer en quoi les enjeux et les causes de la tentative de suicide pouvaient différer d’une génération à  une autre. »

         Adam Kiss quant à lui élabore avec patience, tente un pontage entre le point de vue occidental et le point de vue oriental. La question est difficile. Le suicide comme fuite, chantage, appel chez les uns  manière de parvenir à l’immortalité chez les autres. L’enjeu des démarches comparatistes est l’essor d’une clinique toujours à réinventer.

         Charles Mac Donald. « La mort volontaire aux Philippines ». Pourquoi se suicide-t-on plus en certains endroits que dans d’autres ? Vignettes ethnologique et clinique très approfondies. L’analyse est rigoureuse et démontre la nécessité d’une approche ethnologique dans la compréhension des suicides.

         Un autre versant encore, celui de Pierre Moron : « Pour une définition du suicide ». L’approche est psychiatrique et articule clairement la problématique d’une pathologie suicidaire qui ne négligerait pas les facteurs sociaux.

         Et enfin, presque pour clore, ces écrits « UN  RITE DE PASSAGE SINGULIER. Le suicide réactionnel de Sylvana Olindo-Weber. Le suicide se parlerait en termes de passage , de rites et  de déclin du symbole. Avec l’auteur on est amené à admettre l’influence sociétale sur le comportement profondément individualisant qu’est l’acte du suicide ».

         Le dernier article est de Michel Thèvoz  et traite du « Syndrome de l’infirmière autrichienne ». L’article parle d’histoire,  d’éthique, de théologie, de christianisme, d’euthanasie, d’acharnement thérapeutique.  Je ne peux le résumer en quelques lignes mais je peux inciter vivement à le lire tant les problèmes traités sont cruciaux.

         Mais pour conclure cet article, je citerai longuement Silvan Olindo-Weber, conclusion qui aurait pu être l’introduction :

         « L’histoire du sujet, c’est, au-delà des péripéties anecdotiques, la sédimentation de toutes les identifications qui ont contribué à façonner les instances psychiques, notamment au niveau de l’Idéal du moi. Le travail thérapeutique consiste donc, après les tentatives de suicide, à réintroduire une diachronie cohérente, c’est à dire à permettre que les figures identificatoires se retracent sans incompatibilité interne. L’individu doit pouvoir s’y repérer comme même et comme autre sans qu’un tel repérage ne déclenche une violence mortifère. C’est là que les sociétés ayant conservé l’usage de rites de passage, offrent un support, une prothèse collective aux défaillances individuelles. Les mythes, les rites, offrent une symbolique partageable : une possibilité d’échange, même dans l’impossible et la contradiction. Partager l’innommable ou l’insensé, c’est encore faire assez confiance au lien pour supporter que le  langage ne recouvre pas totalement le réel ».

         Un livre très beau. A lire studieusement, passionnément. Avec érudition.

Marie-José Colet

écrit le  24 septembre 03

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Published by Marie-José Colet - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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