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30 mars 2009 1 30 /03 /mars /2009 14:14

La place de la bibliothèque dans le parcours de formation des publics faibles lecteurs


(Lieu : Ressources et Territoires et Médiathèque Cabanis. TOULOUSE)


Un souvenir : Bibliothèque de Gennevilliers


J’avais 11 ans « Et aujourd’hui, Marie-José que veux-tu lire ? »


En partant de l’analyse de cette phrase, je vais retrouver avec vous  ce qui constitue mon rapport à toutes les bibliothèques que j’ai connues de ma place d’enfant, de ma place de grande lectrice,  de ma place de citoyenne, de ma place de retraitée, de ma place d’écrivaine enfin. Et c’est de ce noeud là, de toutes ces lectrices que je suis moi en bibliothèque que je vais analyser mon rôle de formatrice quand j’emmène les « faibles lecteurs », « les lecteurs vacants » en bibliothèque avec un objectif professionnel précis : donner à tous par cette sortie le statut de lecteur, créer ce statut, l’instituer de façon durable.


Cette phrase constituait pour l’enfant que j’étais

une  phrase affectueuse, pleine d’amour et c’est vrai que à l’instant même où on se situe dans une demande on se situe dans une relation d’amour.  « J’ai besoin d’un livre » est toujours sous-tendue par  « je désire que vous reconnaissiez que j’existe par mon désir de lire tel ou tel livre. » Et cette relation pose par elle-même le statut du lecteur. C’est donner à l’autre, faible lecteur où non, enfant ou adulte son statut de lecteur. La difficulté avec les faibles lecteurs c’est qu’ils n’ osent pas se situer dans cette relation là, dans cette demande là, ils n’osent pas demander un livre parce qu’ils sont pris dans cette affirmation à leurs yeux et aux yeux des autres : « je ne sais pas lire ». Ils sont jetés dans un paradoxe souvent douloureux qui les infériorise.

Alors moi, je leur disais « Et si on faisait comme si on savait lire ? » « Si on jouait à savoir lire ? » « On dit qu’on sait lire » et on va en bibliothèque. Et toujours, ils aimaient ça.

- D’abord on sort du lieu de formation, du lieu de travail, du lieu où on apprend et où on peine. Être dehors  c’est toujours bien. Aller à la bibliothèque ça aère, ça distrait, ça plonge dans la cité, dans le quartier

ça pour la relation d’amour et pour l’espace.


Ma place de grande lectrice : poser là , l’objet livre . Le livre beau, le livre cher. De milieu modeste, j’ai su très tôt que je ne pourrais lire « tous les livres » dont j’avais envie. La bibliothèque élargissait mon désir de lecture comme un éventail, comme un accordéon. C’était la caverne d’Ali Baba. Et c’est cette caverne d’Ali Baba que je voulais faire découvrir à mes stagiaires, à chaque sortie. Mes stagiaires, au chômage, réfugiés, au RMI étaient toujours en précarité. Donner un statut de lecteur malgré la détresse économique. Voilà ce que représentait l’accès à la bibliothèque.


De ma place de citoyenne. La bibliothèque est un lieu symbolique de la ville dans lequel s’ancre le savoir pluriel de l’humanité ; et pour moi, il ne peut y avoir d’apprentissage des savoirs de base sans la transmission de ce savoir de l’humanité. Pour apprendre à lire et à écrire, il faut se sentir existant comme être de langage et de savoir, il faut retrouver confiance dans les humains qui sont capables d’écrire tant de belles choses, tant de choses savantes, qui sont capable de créer de si belles images et de me raconter de si bonnes recettes. Alors oui, j’ai envie d’être comme eux, d’oublier mon chaos et ma souffrance, j’ai envie de rêver et de lire ; Et ça marchait à 95%. Les sorties en bibliothèques étaient une joie, une demande sans cesse renouvelée : « Marie-José quand retourne –t- on à la bibliothèque ? »


Citoyen encore : quand il faisait beau, on se mettait sur le gazon et on lisait ou on faisait semblant mais en tout cas les gens nous regardaient et tout fière on se disait « qu’est- qu’ils doivent dire ces gens en nous voyant lire ? »  Et on était bien quand nos lectures se mélangeaient à l’herbe et au soleil sous le regard bienveillant des passants


La citoyenneté : faire face aux regard des autres citadins grâce au beau livre qu’on tient dans sa main. La citoyenneté qui nous inscrit lecteur, qui donne le statut de lecteur. L’objet livre devient le Césame ouvre-toi et la caverne s’ouvre et la bibliothèque laisse glisser ses trésors. On va de rayons en rayons, soudain on s’assoit et on feuillette. On pense à ses enfants : tiens, si je peux, je raconterais cette histoire à ma fille. Elle m’en demande tous les soirs. Marie-José, on peut le garder ? Oui, mais il faut t’inscrire. T’inscrire dans la cité. C’est gratuit . Oui ou presque. Carte pour l’année. Je découvre le temps. Une année. Savoir le ramener au bout de quinze jours. J’apprends le temps. Je note tous les livres empruntés et le temps venu, je rappelle qu’il faut le rendre ; Accompagner dans les actes simples du lecteur, si évidents pour nous.


Donner son statut de lecteur au lecteur vacant, par l’apprentissage de l’inscription, du temps, du soin de l’objet, de la découverte de l’objet. Parfois, on met une heure à savoir le livre sur lequel on va s’arrêter mais TOUJOURS, ABSOLUMENT TOUJOURS on trouve, car c’est la loi du désir, de tous les désirs enfouis qu’on a en soi. C’est cet enfouissement du désir qu’il faut éveiller pour permettre à l’autre d’accéder au statut de lecteur et les désirs sont multiples et la bibliothèque joue alors pleinement son rôle d’éveilleurs de désirs.


Ce dont, je suis certaine c’est qu’il n’est pas besoin de savoir lire pour aller en bibliothèque mais ce dont je suis certaine aussi c’est de l’immense timidité humaine au seuil du savoir et qu’il faut savoir prendre par la main ces êtres démunis par la vie pour les amener dans cette grande caverne, pour leur souffler à l’oreille, c’est à toi aussi, ne tremble pas, aie confiance en toi, je suis là. Inscris toi, note la date de retour du livre, emprunte ce livre, rends-le  et dans cet acte de l’emprunt et du retour se joue un échange citoyen à la fois simple et complexe car il dit l’apprentissage du respect du livre qui sera lu par d’autres, l’apprentissage de la date limite car il est attendu par d’autres. Apprendre que le livre est un objet relais entre moi les autres. En toute égalité.


Et voilà le plus beau rôle de la bibliothèque selon moi en tant que formatrice : inscrire mes stagiaires dans une chaîne d’égalité et d’échange. Difficile, très difficile pour ces lecteurs vacants qui nous sont confiés. Ils aimeraient tant occuper leur poste de lecteur ne serait cette peur qui les taraude, cette peur de la différence, d’être celui ou celle qui ne sait pas lire. Les rassurer, les sécuriser, être là. Voilà comment je concevais mon rôle de formatrice. Mais tout cela en partenariat complet avec la bibliothèque mais surtout avec les bibliothécaires de Montauban ;Elles me connaissaient bien, moi et mes groupes. Parfois, venant avec des groupes de 12, j’étais débordée par les demandes, alors, elle venaient vers tous, et m’aidaient dans mon travail d’accompagnement aux livres, dévoilant les rayons, les matières, les Numéros sur les livres ; que de fois, nous avons travaillé ensemble à créer ce citoyen là qui naît du savoir et des livres, des images, des textes, des titres, des noms d’auteurs . Rien que de la pâte de mots, rien que de la pâte humaine. Et peu à peu, les « faibles lecteurs » se laissaient apprivoiser, la peur reculait, on s’enhardissait à prendre un livre et le pari du jour était gagné parce que les livres étaient devenus des objets accessibles grâce à l’accompagnement humain constitué des bibliothécaires et de moi-même.

Mais cela demande de bonnes conditions de travail : des groupes pas trop nombreux, des bibliothécaires pas trop débordés, une politique de la lecture intelligente et humaine. Retrouver Fijalkow : la lecture c’est du politique.


Et là viennent pour presque conclure, les énormes difficultés que j’ai rencontrées pour imposer mes ateliers de lectures et mes sorties en bibliothèque. Certes, on me laisser m’y rendre dans cette caverne là mais quelque part c’ était du loisir, du pas sérieux, ce n’était pas vraiment dans une dynamique d’apprentissage des savoirs de base. Mes collègues n’en faisaient pas le lien et la hiérarchie encore moins. Le français on l’apprend dans le Bled . Point barre et j’ai eu bien du mal à faire reconnaître le sérieux mes compétences professionnelles. D’ailleurs, ayant pris ma retraite, j’ai rencontré un collègue dans la rue, j’ai demandé ce qu’il en était des ateliers de lectures et des sorties en bibliothèque, il m’a répondu avec un grand sourire : « Non, maintenant on en fait plus, les commandes des financeurs, sont claires : il faut faire du français ». Alors, j’ai compris que j’avais perdu et j’ai été très triste. Mais là où j’ai perdu d’autres gagneront. Le savoir est une long mouvement que rien ne peut arrêter. Il faut travailler sans relâche. Aujourd’hui  travailler à réfléchir sur cet épanouissement que j’ai senti chez mes stagiaires quand je les accompagnais en bibliothèque et sur cette mise au travail profonde à l’écrit quand nous en revenions. Je n’oublierai jamais leur silence studieux quand dans la salle de formation ils feuilletaient les livres ramenés de la bibliothèque, le brouhaha qui s’en suivait quand ils les racontaient aux autres, je n’oublierais jamais leur réconciliation profonde avec « le français » qui soudain tenait compte de leur cultures, de leurs désirs, de leurs familles, de leurs enfants.


De ma place de retraitée, de ma place d’écrivaine, de ma place de chercheuse, je dis que les bibliothèques sont un lieu pour moi de vie et d’espoir de transformer le savoir parfois si inaccessible en un savoir d’égalité, de fraternité, d’adelphité et donc en un savoir de la liberté.


Merci, de m’avoir écoutée jusqu’au bout


Marie-José Colet

Le 1er décembre 2008



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