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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 18:15

Cadeau !


Je regarde longuement ma jacinthe rose, splendidement fleurie, là sur un coin de ma table de travail, dans les rayons de soleil de ce printemps enfin prêt.


Sur ma table de travail encore, une attestation de disparition. Ce matin, pour ma nièce occupée à une généalogie de ma presque famille paternelle, je cherchais un acte de mariage de ma mère et de mon presque père. Soudain, au détour de ma recherche, mon coeur glacé  s’immobilisa, cessa de battre. Parmi ces papiers que j’avais mille fois brassés pour l’écriture de La femme en retard j’aperçus une attestation de disparition. C’était donc ce jour de printemps là et pas un autre que je devais prendre connaissance de ce document administratif. Il y a un temps pour tout même pour le chagrin.


En haut et à gauche :                                                                  République française


Ministère                                                                                 date effacée 18...

Des  anciens combattants

Et victimes de guerre

          _________

Direction des statuts

     De combattants

Et de victimes de guerre

         ____________


      1er bureau                                                               ATTESTATION DE DISPARITION

état civil et recherches

__________________

139, rue bercy –Paris XII



Le ministère des anciens combattants

               Et victimes de guerre


Après examen des pièces portant le n° 85.091-90.137


                                                                                                         Atteste que :


Madame Abignoli née Dayan Fortunée

Née le 3 janvier 1890            à                Le Caire (Egypte)


A disparue dans les conditions indiquées ci-après :


Arrêtée, internée à Marseille, transférée le 12 mars 1943

à Drancy, puis déportée vers LUBLIN MAIDENECK (Pologne), par

Le convoi parti de Drancy le 23 mars 1943.


Aucune nouvelle de l’intéressée n’est parvenue à l’administration

Qui n’a pas été informée de son retour à domicile.


                                    Tampon officiel et signature portant la  mention P.O

Je ne peux traduire ce que je ressens une fois encore mais plus fort que jamais. Quelque chose qui fait destin, immensément plus lourd que des larmes, une traversée fulgurante à travers le temps.


Je m’arrête d’écrire, longuement je pense.


Je pense à ma mère qui a classé cette feuille.


Je pense à sa douleur.


Je pense à ma douleur


Je pense à ma grand-mère.


Nous avons su par une voisine revenue qu’elle était morte dans le transport.


Je pense à sa vie violentée.


Je pense à moi, tendre grand mère, déjà plus âgée qu’elle.


Je pense à cette grand-mère qui m’a tant manquée. Il paraît qu’elle était douce et musicienne. Voilà ce que m’en a dit ma mère.


Je pense à cette grand-mère qui de mon enfance ne m’a jamais consolée


Je pense que je suis définitivement juive et terriblement peinée de n’avoir pu transmettre ma judéité à mes enfants.


Je pense que j’ai appris à lire pour un jour lire cette lettre


Je pense que j’ai lu tant de livres pour colmater la douleur de cette lettre jamais lue jusqu’à ce jour.


Je pense comme Tzvetan Todorov que je ne veux pas abuser de la mémoire mais que la mémoire a abusé de ma vie.


Je pense que cette lettre me fait très mal quand je pense à la Palestine aujourd’hui et que mon engagement pour la paix me noue dans l’ombre d’une absence. Pardon aux morts, à tous les morts. J’ai mal, très mal. Le véritable engagement est une douleur car nous sommes des êtres de contradictions. Je le crois et je demande pardon de mon bégaiement dans mes engagements pourtant si réguliers, si présents dans ma vie. Je suis une femme lente.


Je pense à  la prisonnière de toutes les larmes de ma vie, la prisonnière que je suis encore.


Je pense à ma jacinthe


Je pense à la lettre E de Georges Perec. Quand la lettre E disparaît. Cette attestation de disparition écrit ma lettre L disparue


A L, Fortunée, engloutie dans un convoi de la mort, engloutie dans ce trou noir de mon enfance, je dédie le poème qui suit,  écrit pour un ami, il y a quelques mois à peine et qui vient là prendre sa place dans le temps de ma lettre retrouvée :


Je suis une juive sans Dieu


Je suis une juive sans Dieu.

Cela signifie que je n’ai pas d’ancêtres ou pour seule ancêtre ma grand-mère déportée.

Cela signifie que mon histoire est marquée d’exil et d’errance.

Cela signifie que je me situe dans la ligne brisée de ma mère brisée par la Shoah.

Cela signifie que je suis moi-même une ligne brisée.

Cela signifie que ne connais ni le Dieu des juifs ni ses rites.

Cela signifie que mon chemin venu d’Egypte par la naissance de ma mère au Caire en 1920 se déroule et s’enroule dans le monde entier.

Cela signifie que je suis citoyenne du monde, militante pour les Droits des femmes et  les Droits de l’homme

Cela signifie mon immense richesse alliée à une immense nostalgie.


Je suis une juive sans Dieu.

Cela signifie que j’ai mal plus que tout autre au conflit en Palestine.

Ne pas user de la Mémoire de la Shoah pour justifier guerre et destruction.

Ne pas user du Désir de la paix pour dénier ses origines.

Lutter obstinément  auprès de ceux qui toujours gardent le sens de l’humain.


Je suis juive sans Dieu

Cela signifie ne pas avoir le sens de l’orientation

(comme s’orienter dans un espace qui signe l’errance ?)

Cela signifie ne pas avoir le sens pratique

(Comment s’en débrouiller du concret toujours inscrit dans la mouvance de l’exil ?)


Je suis juive sans Dieu

Cela signifie aimer les lettres juives et les autres

Cela signifie aimer les alphabets du monde

Cela signifie caresser du regard les mots et les noms

Cela signifie pleurer devant une plaque d’étain

celle posée sur le cercueil de sa mère

quand est écrit dessus son nom



Je suis juive sans Dieu

Cela signifie aimer Georges Perec qui de son exil

a constitué des listes,

a joué avec les lettres disparues ou revenues

a raconté Ellis Island


Je suis Juive sans Dieu

Cela signifie que je me situe comme écrivaine

dans la lignée d’autres femmes que j’aime et dont j’admire le talent.

Cela signifie que je me situe écrivaine

dans l’absence de mes racines

dans le trou noir du début de ma vie

dans l’absence du premier vers de mon poème




Etre juive sans Dieu

C’est trop souvent pleurer sa différence dans un groupe mais c’est si souvent trouver la paix dans le fait d’être de nulle part et de partout comme étant au chaud avec tous, jamais dépaysée, c’est pouvoir toujours inventer le miracle du renouveau de chacun.


Etre juive sans Dieu

C’est avoir lu Freud et ses disciples

C’est avoir  lu Françoise Dolto et Mélanie Klein

C’est avoir fait une longue psychanalyse

d’avoir tout perdu et tout retrouvé

c’est avoir sangloté seule 

puis écrit son autofiction pour tous


Etre juive sans Dieu

c’est aimer la caresse du vent

la brûlure du soleil

le clair de lune qui abrite Pierrot

celui là même qui m’a si souvent prêté sa plume


Etre juive sans Dieu

C’est accepter d’être humaine désemparée

par la différence et le chagrin

Par le regard qui ne comprend pas et le mot qui blesse.

C’est accepter de vivre sans support,

c’est accepter d’être un arbre sans racine

qui refleurit chaque printemps


Etre juive sans Dieu c’est aimer toutes les musiques du monde

C’est trembler d’émotion devant le talent de chacun

connu ou inconnu


Etre juive sans Dieu c’est savoir qu’on assistera jamais

Au Colloque des anges

qu’aucun Paradis  ne sera pour vous

c’est savoir que la mort vous tuera

c’est savoir que la mort vous taira

c’est écrire pour broyer ce silence de l’éternité


Etre juive sans Dieu

C’est pleurer sans limite le malheur des hommes, le Mal, le bourreau

C’est être déchirée par l’insensé

C’est pleurer à en mourir jusqu’à la perte de son regard.


Etre juive sans Dieu

C’est écrire dans le toujours de son identité fragile

Mais c’est continuer dans le mouvement de ses engagements de femme

contre le racisme, la guerre, l’exclusion des sans-papiers

l’exclusion des personnes porteuses d’handicaps

l’exclusion de ceux qui ne savent ni lire ni écrire

l’exclusion qui n’ont commis d’autre faute que de connaître le malheur

dans une société qui vend du bonheur mais ne sait le donner.




Etre juive sans Dieu

C’est écrire chaque jour un texte

pour l’effacer le lendemain

symbolisant ainsi la disparition

D’une grand-mère tellement disparue

C’est supprimer toutes les archives


Être Juive sans Dieu

C’est une fois l’archive retrouvée

L’archive symbolisée

Ouvrir un blog nommé

Les inventeurs de lectures

Et restituer les textes disparus


Etre juive sans Dieu

C’est continuer avec ses amis

à inventer la paix, à dessiner

la Colombe de Picasso dans le fil des jours

avec ses amis, dont vous dont toi

Chacun sa lutte. Chacun ses larmes.

Chacun ses livres

Chacun ses toujours


Mais ensemble continuons !


A demain,

 

Marie-José Colet









 


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Published by Marie-José Colet - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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