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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 18:00

Cadeau !


LE VOYAGEUR  ETERNEL


Nouvelle écrite, il y a quelques années publiée dans Scribanne.



L'homme fatigué d'avoir lu trop longtemps, sentit ses paupières s'alourdir. Il étira ses virgules, se dirigea vers la fenêtre et l'ouvrit. Il respira profondément. Il flottait dans l'air un parfum de poussière et de silence, un parfum d'éternité. Dans le ciel de sa destinée déchirée, il aperçut trois points de suspension auxquels, après un court instant de réflexion, il choisit de suspendre son dernier souffle. Il expira donc et plongea.


Destination Bibliothèque !

Destination Univers !


Ce fut un long voyage. Les heures doucement glissaient sur le temps parfaitement immobile.  Un matin semblable  à tous les Matins du Monde, l'homme entendit au loin une musique étonnamment belle. Il ne put résister à l'appel des violons tristes. Il marcha des heures durant, jusqu'à l'entrée d'une caverne, devant laquelle il s'arrêta. La musique s'éteignit.


Au coeur du silence, il aperçut un curieux Vieillard. Cet homme lui dit s'appeler Platon et avec simplicité lui raconta sa vie. Autrefois, il avait longtemps vécu dans une "Caverne Allégorique habitée par les prisonniers du visible". I avait très rapidement quitté ce lieu immobile et s'était mis en quête du Mouvement, en quête de l'Innacessible-Etoile-de-la Vérité. Il avait rédigé des théories concernant l'idée, l'erreur, l'illusion.  Notre voyageur, nous l'appellerons Borges, l'écouta des jours et des nuits durant, captivé par l'absolu et par l'être. Il apprit l'humilité de sa vie de mortel, limitée à gauche par une Majuscule et à droite par une minuscule. Entre l'une et l'autre, il existerait à tout jamais. Entre le O et le 1, il deviendrait lui-même intervalle.


Tandis que les deux hommes devisaient de Savoir et d'Amour, de Visible et d'Intelligible, une des parois de la caverne céda. Borges, avec émerveillement,  vit un nombre illimité de galeries. A la réflexion, le nombre était sans doute fini mais un effet de miroir les démultipliait. Sur les Parois -Miroirs,  Borges compta 25 symboles, précisément. Des lettres, lui dit le maître.  Il lut aussi des chiffres, des cryptogrammes, des idéogrammes et même quelques hiéroglyphes. Platon s'approcha de Borges et lui dit :


- Vois-tu, petit, tout cela représente les bases pour apprendre à lire, compter écrire. Tout cela ordonne le monde.


Platon parlait. Du silence, des galeries s'élevait maintenant le chant de l'Infini. C'était merveilleux. L'homme bouleversé, écoutait. Platon devint son maître et son ami. Il resta prés de lui, quarante jours, quarante nuits, quarante années. Quatre mille ans, enfin longtemps. Puis le maître dit : :


- Cher enfant, je t'ai enseigné tout ce que je sais, il est temps pour toi de quitter  la Caverne aux miroirs. Ne reste pas là, la tête immobile. Je suis ton maître mais tu n'es pas mon prisonnier. Entre  Musique et Etre, tu as habité le Temps, tu as caressé les siècles, maintenant , il te faut partir. Si tu restes prés de moi, ton savoir se fanera, tu deviendras poussière et rien de tout ce que je t'ai enseigné ne restera. Crois moi, le temps de la séparation est venue. Va ! C'est de toute nécessité !


-  Borges remercia longuement le Maître et s'engagea, au hasard d'une lettre dans une galerie alphabétique. Je crois qu'il choisit la lettre B, celle qui inaugurait son Nom. Peu importe ! Jour après jour, il lut, feuilleta, souligna, récita, écrivit, parcourut, créa, recréa, inventa, s'arrêta puis reprit ses lectures, subjugué par l'Infini. Il étudiait, avançant de jour comme de nuit, progressant, déchiffrant. Passionnément. Il volait, s'envolait, participait d'une longue quête hexagonale. Ceci dura... dura... dura.... Il se fondait tout entier dans les cieux. Toutefois, un jour à l'orée d'une seconde, il ressentit un vague sentiment de vague. Quelque chose bougeait en lui, quelque chose de flou.. Une onde bleue,  un peu transparente. Jamais, il n'atteindrait l'Infini. Jamais. Il sut qu'il était seul ; il avait soif d'intervalles. Il tenta de sortir du Labyrinthe des galeries de Lettres. Il erra des années. Parfois, il atteignait ce qu'il croyait être une extrait mais il découvrait alors une nouvelle Lettre, un nouveau Nom, un nouveau labyrinthe dont le centre rayonnait vers une circonférence qui semblait proche et pourtant qui s'éloignait au fur et à mesure qu'il en approchait. Avec terreur et jouissance,  il comprit qu'il avait quitté le Temps Immobile, qu'il était maintenant entré dans le Temps Mouvant.


Dans la Tempête-de-l'Instant présent, Borges écrivait ce qu’était une bibliothèque. Borges continua son voyage  obstinément, désirant atteindre la circonférence. Mais le Temps Mouvant s'étirait, se déformait, se brisait. Il était en proie à un terrible désarroi intérieur, que l'on appelle communément "Solitude".

Notre Voyageur-du-Temps exténué, s'allongea, ferma les yeux, misérable, transi de lettres, pleura et s'endormit. C'est alors que le songe vint réparer sa nuit griffée. Des ténèbres surgirent des chiffres. Il se mit à  compter avec enthousiasme. Il inventa la Combinatoire. Il aperçut également des mots. . Il les épela, les aligna, les organisa, les Ordonna. Après une bonne nuit studieuse, dans l'Ordre Retrouvé, il reprit son chemin solitaire. Il découvrit de nouvelles contrées, traversées par de longues pages désertes que nul regard humain n'avaient parcourues. Il marcha un certain temps, laissant derrière lui les galeries hexagonales, les miroirs rayés, les labyrinthes, les tunnels et les gouffres, il arriva enfin.

Après un ultime effort, il se hissa sur un promontoire de mots et là, ébloui, il vit  la Bibliothèque. Il poussa la porte, entra. Devant lui, s'étendait l'Interminable Nommable. Le souffle coupé, il découvrit à perte de vue des hexagones de toutes les couleurs, de tous les pays, de tous les continents; Sur chaque Hexagone se trouvait un homme ou une femme ; il constata très rapidement qu'il n'y avait pas deux hexagones semblables ce qu'il traduisit immédiatement par la pensée suivante : "Il n'y a pas dans la vaste Bibliothèque deux livres identiques". Borges sut qu'il avait enfin atteint le pays de la Différence, de l'Unique. L'univers se déclinait au Singulier. Son but était atteint : il était au coeur de la  Bibliothèque de Babel.


Ce jour là, il eût beaucoup de chance.

Proust qui cherchait le Temps depuis longtemps était sur le point de le retrouver. Il exultait. Il devait son salut à un morceau de biscotte trempée dans du thé. Pour cet homme la littérature était la seule vraie vie. Borges fut réellement enchanté de le connaître.


Borges continua son chemin et croisa Calvino. Il engagea la conversation :


- Bonjour ! Savez-vous que je trouve vos Villes Invisibles très belles ?

- Oui, en effet, elles le sont. Regardez comme cet arbre est splendide !


Borges regarda et aperçut le Baron Perché. Il le salua, loua son entêtement à exister parmi les hommes mais de sa place à lui : les arbres.


Borges lui posa une question qu'il voulait  lui poser depuis longtemps :


- Les Villes Invisibles ne sont-elles pas une métaphore de l'Inconscient et les arbres du Duc de Côme ne sont-ils pas une métaphore des Livres ?

- Je ne sais pas, répondit le Baron Perché, demandez  à mon auteur.


Calvino, non loin de là était songeur et ne répondit pas à Borges.


- A quoi pensez-vous Italo ?

- Je pense à la Machine Littérature, je pense à la Bibliothèque Idéale vers laquelle je tends, qui, pour ma part, est celle qui gravite vers le "dehors", vers les livres apocryphes... les livres cachés.


Borges laissa Calvino à ses méditations, qu'il trouvait d'ailleurs, fort intéressantes et continua son chemin.


Il aperçut un curieux petit homme, vraiment très sympathique, Larry, familier comme lui de labyrinthes. Le sien s'appelait Céfalu. Borges s'y engagea et rejoignit Lawrence Durrell. Etonnant cet homme, étonnant son Quatuor d'Alexandrie. Quelle prodigieuse prouesse littéraire !


D'Alexandrie au Maroc, les pages furent vite feuilletées et Borges se retrouva  sur l'hexagone de Tahar Ben Jelloun, condamné à la Réclusion Solitaire en compagnie de Moha. Tahar élevait avec respect et amour l'Enfant de sable. Splendide !


Notre voyageur aperçut ensuite, un homme seul sur son hexagone qui écrivait et pleurait en silence ; parce que disait-il la création prend source dans le silence.


- Pourquoi écrivez-vous sans répit et pourquoi pleurez-vous ?


- J'écris parce que je ne veux pas qu'on oublie Auschwitz et Drancy, je ne veux pas qu'on oublie l'Holocauste, je ne veux pas qu'on tue une seconde fois en oubliant. Alors, j'écris. Mais parce que je n'oublie pas, je pleure.


Et il raconta.


- Comment vous appelez-vous ?


- Je m'appelle Elie Wiesel.


A quelques hexagones de ces hommes, se trouvait une curieuse femme excentrée et excentrique, toute en couleurs. Elle était entourée d'une multitude de Livres Ouverts et soulignait au crayon quelques uns d'entre eux. Parfois, elle s'arrêtait pour manger des gâteaux de non-anniverssaire ou pour dessiner des chapeaux avec boa..


Borges se dirigea vers elle ; galamment lui demanda :


-Pourquoi lisez-vous sans répit et pourquoi soulignez-vous ?

-Parce que la Bibliothèque de Babel est belle...

- Mais encore ?

- Parce que je cherche mon hexagone.


 En effet, la femme errait seule avec tous.


Le voyageur continua son périple. Il arriva au coin des fées et des ogres, des sorciers et sorcières aussi. Au pays des Princes et des princesses, au pays de Cristalline, cette enfant  imaginée par Béatrice Beck, à l'intention de "L'Enfant né coiffé".


Plus loin, il y avait le coin des psychanalystes pour enfants, ceux-là même qui les aimaient tant, qui les aidaient à guérir des blessures des adultes malheureux. Il y avaient Winnicott, Françoise.Dolto, Mélanie Klein, et d'autres encore. Tous habitaient une difficile planète, humaine, humaine, humaine, tous étaient à l'écoute des enfants et de leur propre enfance. Borges prit le temps de parler avec le Docteur Rémy Puyuelo ; ce dernier lui dit : combien nous avons tous un long chemin incommunicable à parcourir et combien les enfants doivent aussi parcourir ce chemin.


Emu, s'interrogeant sur son enfance, le voyageur continua son chemin.


A proximité se trouvaient les psychanalystes "dits" pour adultes. Freud affinait ses topologies, Reich interrogeait  la sexualité, Lacan nouait et dénouait ses registres mais surtout s'épuisait à répéter que vraiment la vérité on ne pouvait la dire toute. Borges impressionné  s'éloigna.


Il aperçut encore, une femme fort intelligente qui pensait, analysait le monde et ses événements.  Elle s'appelait Simone de Beauvoir, son compagnon s'occupait de l'enfer d'être humain. Il fit également la connaissance de la ravissante d'Anaïs Nin, qui écrivit son journal avec régularité, il fut ému par la chétive Katherine Mansfield qui écrivait si bien la couleur des jours, mais il fut définitivement séduit par la discrète Jane Austen qui n'avait pas son pareil pour raconter avec Persuasion l'amour et ses tourments.


Il aperçut aussi la cité des poètes et son coeur fut baigné de lumière. Il s'apprêtait  à quitter la Bibliothèque, pensant  revenir sous peu (il avait encore tant à découvrir) lorsqu'il aperçut une femme étonnamment alerte sur son Hexagone. Alerte, décidée, déterminée. Cela lui plût et il s'approcha.


-  Bonjour ! Comment vous appelez vous ?

-  Danièle Sallenave. J'écris le don des morts. Je lis, j'écris, j'interroge. Pour moi lire, c'est questionner. Voyez-vous, confia-t-elle au voyageur je suis captivé par les livres quand ils se font éternels, quand ils pressentent une vérité entre anticipation et déjà souvenir mélancolique. :


Ce qu’elle disait là lui firent penser à son Maître Platon. Il ne le reverrait sans doute jamais et son coeur s'emplit de mélancolie,  cette mélancolie le ramena à Danièle Sallenave, au Don des Morts, à l'Ecriture, à la Lecture, aux lettres, à l'être et à l'Eternel. Il pensa aux textes sacrés, au Temps traversé de l'histoire des hommes et des histoires d'hommes. Peut-être quelque part, un Dieu attendait qu'ils aient tous fini de penser. Il ne savait. Il se taisait. "Parler, c'est tomber dans la tautologie". Je l'écrirai se disait-il;


Il devisa encore longtemps, avec les uns , avec les autres, de tous les pays et de tous les continents. Il sut qu'il ne reviendrait pas de ce voyage qui serait  éternel. Puis, un matin, alors qu'il lisait avec tous, c'était une fois encore, le plus beau matin du monde, il entendit à nouveau, les violons tristes. Il leva les yeux, aperçut trois points de suspension ; cette fois ci, son âme y fut suspendue et s'envola. Elle vola longtemps dans l'infini du Ciel, c'est au détour d'un nuage, que l'âme aperçut son hexagone et se posa. Commençait alors le temps de l'écriture. C'est ainsi que fut écrit : "La Bibliothèque de Babel" qui trouva vite place dans un recueil de "FICTIONS" signé BORGES.


                                                           

EPILOGUE


La femme fatiguée d'avoir lu trop longtemps, sentit ses paupières s'alourdir. Elle étira ses virgules, se dirigea vers la fenêtre et l'ouvrit. Elle respira profondément. Il flottait dans l'air un parfum de poussière et de silence : un parfum d'éternité. Dans le ciel de sa destinée déchirée, elle aperçut trois points de suspension auxquels, après un court instant de réflexion, elle choisit de suspendre son dernier souffle. Elle expira donc, et plongea.


                                                                        Destination Bibliothèque !

                                                                            Destination  Univers !


Dans sa main droite, elle emportait avec elle, dans l'éternité, un crayon noir bien taillé, avec lequel, elle écrirait sa Question :


"Atteindrai-je jamais mon Hexagone ?"


Personne ne la revit jamais plus.



P.S. : Dans les jours qui suivirent ces événements, le rabbin OUAKNIN, (celui-là même  qui écrivit Lire aux éclats ou l'éloge de la caresse) expédia une lettre sur laquelle étaient écrits des mots de toujours, ceux d'un célèbre récit talmudique : Il était question de jardin et de paradis, de bibliothèque idéale ; Trois lieux pour la femme perdue dans l’éternité.


                       

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Published by Marie-José Colet - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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