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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 15:47

Cadeau !


Ce qui est important c’est d’inventer.


Ce qui est important c’est de transmettre les principes de la pédagogie active.


Ce qui est important c’est d’apprivoiser les fragilités et les rythmes de chacun.


Ce qui est important c’est de permettre à l’enfant d’être dans  un devenir d’adulte et de citoyen responsable.


Ce qui est important dirait Marcel Proust c’est d’être actif face aux étagères du savoir, de la connaissance, des livres. Marcel Proust a tant écrit sur la lecture...


Pour lui, la lecture c’est du pur symbolique. Entre ouverture et fermeture du livre crée de l’absence ou de la présence, de l’apparition et de la disparition,  crée surtout de l’interruption. C’est cette interruption là qui inscrit la lecture dans le champ symbolique de l’humanité.


Je pense au for-da, à cette bobine qui va et qui vient sous le lit, je pense à ce doudou que l’enfant suce et abandonne, qu’il retrouve à la place de cette mère qui n’en finit pas d’apparaître et de disparaître, de le prendre et de l’abandonner dans un ailleurs qui n’est pas le sien, le père ou le travail ou quelque chose ou quelqu’un, qui signe cette douloureuse séparation, ce baiser du soir tant attendu, retenu, souvenu d’où jaillira une oeuvre entière, La Recherche ou ce court message donné à Swann que la mère lira et qui apaisera la douleur et l’asthme, quand le petit Marcel ne peut plus respirer l’air où sa mère n’est pas.


Lire donc pour supporter l’absence de la mère ou s’y relier ou la déplacer ou la transformer ou la sublimer. Lire dans un cortège de verbes à la forme active qui disent les actions innombrables de l’homme pour pallier cette première séparation de l’enfant et de sa mère quand il appelle « maman » et qu’elle ne répond pas dans le temps de l’instant. Immédiat troué, présent déchiré, fuite du temps qui s’en va se perdre dans une attente si longue et si nécessaire pourtant pour que l’enfant devienne homme.


Lire donc pour annihiler le temps de la séparation dans un carillon de cloches qui saute les heures et dans un temps devenu magique, d’or et de lumière azurée. Et la lecture comme le temps devient magique et m’absorbe au point de me faire oublier les heures qui passent et les nécessités du quotidien. Pour que la magie opère il faut que j’ai plaisir à lire mon livre préféré, un livre passionnant qui me tient en haleine. Vous savez, l’enfance, Le Club des cinq, Jules Verne ou Barbe-Bleue. Ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? Non, je ne vois que la route qui poudroie. Vont-ils arriver enfin, ces frères tant attendus ? Vous savez, la lecture c’est de la pure enfance. J’ai 60 ans ? Nenni ! c’est du pareil au même ! l’enfant que j’étais se loge et me dérange, là au coeur de mon plexus et ça me serre, et ça me griffe, ça m’empoigne quand je lis. Le souffle coupé je retiens ma course absurde dans mon présent. Et c’est ça la lecture nous dit Proust. Etre dérangé(e) par son enfance et ses souvenirs dans la solitude que d’être grand, dans la solitude d’une chambre ou d’un jardin, à l’ombre d’un tilleul ou des étoiles, dans le suspens de la passion Encore un chapitre. Vite ! Ils arrivent pour le repas. Comme Françoise s’agite quand elle met le couvert ! Vite ! Ou encore un chapitre, maman l’a interdit. Lampe de poche sous les draps qui murmurent la désobéissance et c’est ça la pédagogie ! Faire naître le désir jusqu’au bord de la passion, du délire et de l’interdit. C’est ça la pédagogie quand on nous donne un livre qui nous fait hoqueter d’émotions, quand le livre nous anime tout entier de nos six ans à nos soixante ans comme un feu qui nous dévore, comme une étoile filante qui nous traverse, comme des cloches qui sonnent à nous assourdir jusqu’au sanglot. C’est ça la pédagogie quand avec la lecture on fait du sens et de la passion.


Et puis soudain, ce livre qui se termine sans crier gare alors que j’aurais voulu qu’il continuât et cet absurde épilogue qui saute les années que j’aurai tant voulu lire lentement. C’est ça la pédagogie quand on ne veut plus que ça finisse « le bon » du savoir, quand une question en pousse une autre, quand un théorème supplante un postulat, quand une théorie en interpelle une autre, « Et pourquoi maman ? »


Et puis cette conversation qui n’en finit pas de se terminer avec des auteurs, ces gens si intéressants que je ne rencontre pas autour de moi, qui m’éduquent, cette immense participation à la vie commune de mon époque et du passé, cette fusion qui me brûle et me dévore. C’est ça la pédagogie réussie, établir un dialogue avec ceux qui savent, les passeurs qui me disent le monde comme il tourne et comme il a tourné et comme peut-il tournera... La pédagogie c’est lorsque grâce aux passeurs les livres deviennent mes amis, quand avec eux je converse, quand avec eux j’échange. La pédagogie c’est du pur échange qui traverse l’arc doré du temps et qui m’initie au savoir de moi-même et des autres, au savoir de mon livre intérieur où chaque jour j’imprime mes sensations, mes émotions, mes saveurs, mes odeurs, mes idées, l’embrun de mes lectures, l’empreinte de mon écriture.. C’est ça la pédagogie quand elle me fait travailler sans relâche mon livre intérieur qui fera de moi un être responsable et citoyen. Un être d’actes et de paroles dirait Hannah Arendt. Grâce aux pédagogues de mon enfance, je vis dans la clarté de mes livres, à l’ombre de ceux des autres.


Grâce aux pédagogues de mon enfance, j’aime lire et partager mes livres. Grâce aux pédagogues de mon enfance, j’ai une soif inextinguible de savoir. Et puis, j’ai grandi et grâce aux pédagogues de mon université j’ai découvert Freud, j’ai appris la différence entre besoin et désir, j’ai découvert Proust. J’ai appris le temps. J’avais vingt ans. Grâce aux pédagogues rencontrés dans ma vie, j’ai cheminé et j’ai acquis le niveau  pour participer au colloque des anges, celui que raconte Marc Alain Ouaknine


Je continue mon chemin à travers mes souvenirs et ceux des autres, dans le temps oblique de ma vie intérieure, avec mes lunettes et celles de mes amis, . Opticien de Combray, opticien d’Asnières, ma banlieue, mon enfance. Mes livres, ceux que je lis, ceux que j’écris sont comme des verres grossissants qui m’aident à mieux me connaître et à marcher sans trébucher sur mes propres rochers. C’est ça la pédagogie, quand elle m’aide à m’y reconnaître dans ce monde du XXIè siècle qui parfois me fait si mal. Inutile de vous en parler, vous connaissez comme moi ce qui fait solitude sur nos chemins. Mais c’est ça la pédagogie quand elle vous apprend à lire et donne sens à nos mondes intérieur et extérieur. Ne pas cliver les deux. Retrouver les colonnes antiques du passé, là dans les cités, dans les banlieues, dans les villages. Inventer leur unité, leur dialectique, leurs passerelles à travers mes êtres successifs, mes identités multiples, mais dans une permanence que le temps renouvelle et répète identique et différente . Je sais et j’aime cette histoire de lamelles d’oignon dont un pédagogue m’a parlé un jour à propos de Freud. C’est ça la pédagogie quand elle me permet de faire pousser mon oignon et ses lamelles dans le monde de tous, dans ma  cité,, dans mon pays. Mais mon oignon ne poussera pas seul. Il me faudra l’arroser, le cultiver, le bichonner. Il me faudra  lire  et faire grandir ce que les pédagogues ont semé. Il me faudra me coltiner à l’effort de lire.


C’est ça la pédagogie, c’est faire naître cet effort vers le savoir. Proust nous le dit bien. Le savoir n’est pas posé  comme une statue immobile sur des étagères comme des pots de miel. Ce savoir, on ne l’acquiert pas dans la passivité. Proust nous dit combien la lecture est un acte actif, du souvenir à l’acquisition, de la mémoire à la reconnaissance de la réminiscence, de la lecture des livres à l’écriture de son livre intérieur et vice versa. Un vice versa essentiel parce qu’il dit le mouvement du savoir. C’est ça la pédagogie du mouvement pur, du temps pur. Avec mon présent je retrouve mon passé, je le décale et j’invente mon futur si oblique. Entre retrouvailles et décalages mon avenir se déploie splendidement et je triomphe des obstacles de mon chemin, je pousse mes rochers, je gravis les montagnes, je franchis les rivières, je m’envole dans les airs, je me tends pleinement, je m’élance. Je ne suis pas une crétine de battante, je suis une triomphante. Et c’est ça la pédagogie quand elle me permet de triompher grâce au savoir du vrai brillant de l’humanité. Grâce au savoir du diamant..


Savoir aussi attendre la fin du livre, ne pas le violenter, le déguster, le savourer dans le temps de ses mots, dans l’ombre et la lumière de ses pages tournées, dans le bruissement du papier. C’est ça la pédagogie, négocier avec cette urgence du XXIème siècle. Savoir attendre la fin du livre pour mieux l’assimiler dans son déroulement. C’est ça la pédagogie, quand elle m’apprend à accepter la lenteur chronologique du temps dans son Histoire abritée par une bibliothèque sur laquelle reposent de minces ou d’épais volumes qui recouvrent des siècles de persévérance humaine pour que le monde tienne debout à l’abri de la pulsion de mort. C’est ça la pédagogie, quand elle m’apprend qu’il est possible de construire grâce aux livres et non de détruire. C’est ça la pédagogie, quand elle me prend doucement et tendrement la main pour me faire découvrir les tombes anonymes, inconnues et connues de ceux-là qui sont morts mais qui avant de mourir ce sont fait passeur de leur savoir. C’est beau un cimetière plein de chrysanthèmes ou de fleurs autres qui disent les couleurs de nos coeurs, un cimetière dont chaque tombe me dit « je t’aime, continue ce que j’ai fait et deviens à ton tour passeur ». C’est ça la pédagogie, quand elle me fait connaître des chagrins sublimés, des chagrins tirés de l’obscurité pour me donner à moi, la passante, la lumière et m’aider à traduire mon propre livre intérieur dont je ne suis pas la lectrice mais la traductrice écrit Marcel Proust.


Comme moi, lisez, relisez, découvrez, redécouvrez, approfondissez votre Proust et comme moi vous vivrez au temps d’une pédagogie étonnement retrouvée.

Et sur votre lancée lisez aussi Madame, je veux apprendre à lire ! dont je suis l’auteure et dont je vous livre pour conclure le passage suivant :


« Lire c’est tendre la main vers les livres qui nous attendent pour être dévorés, avalés, transformés, introjectés, projetés.


Lire c’est inventer, sublimer, imaginer, bouger. Lire c’est renaître de notre naissance inachevée.


Lire c’est splendide et c’est pour cela que je conçois mon métier de formatrice non pas comme  « apprendre à lire » mais  comme « générer » de l’être lisant toujours en mouvement.


Accoucher l’autre de ses lettres hésitantes, balbutiantes, pour lui permettre d’être enfin lecteur, d’occuper le poste vacant et de pouvoir partager ses lectures. »


Bonne maïeutique, dirait l’ami Socrate !







BIBLIOGRAPHIE


Henri Wallon Internet Pédagogie Site wikipédia


Pierre Teil Empan N°68 P.159


DW.Winnicott Jeu et réalité. Gallimard Folio essai 1971


S.Freud Malaise de la culture Pierre Cotet  et rené Laine (Traducteurs) PUF 2004


Marc-Alain Ouaknin Le colloque des anges  Editions Fata Morgana


Marcel Proust A la recherche du temps perdu

- La Pléiade Tome 1 Gallimard 2ème trimestre 1968 Du côté de Combray pages 87-88


- La Pléiade  Tome 3 Le temps retrouvé Editions 1954

691—694 ; 718 ; 898-899 ; 902-909 ; 946 ; 1033 et partout ailleurs !


Marcel Proust : Sur la lecture Acte Sud Mars 1988


Marie-José Colet en collaboration avec Anne Dubaele-Le Gac et Nicole Rouja

Madame Je veux apprendre à lire ! Erès 2008


A demain,


Marie-José Colet

6 mars 2009.






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Published by Marie-José Colet - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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