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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 15:26

18. Les Thibault


Je suis en vacances à La Rochelle. De La Rochelle  à l’île de Ré, il n’y a qu’un pont. Je l’ai vite franchi.


J’ai 60 ans, j’en avais quatorze quand je passais mes vacances à l’île de Ré. Remontons le temps, le temps de franchir le pont. Quelques tours de roues, quelques pas sur cette plage déserte de mars. Une histoire d’émotions. J’étais si belle à 14 ans, toutes ma vie devant moi. Maintenant, je n’ai plus qu’une saison. Je tends le bras et j’atteins mon hiver, main tendue, corps flétri.


L’anniversaire de mes quatorze ans : un livre, cinq livres, cinq tomes dans la collection de poche : Les Thibault de Roger Martin du Gard. Passionnée, allongée sur le sable, recroquevillée dans le vieux fauteuil de cuir de la maison de vacances de ma grande soeur qui m’accueillait, allongée sur mon lit en désordre, dans le souffle de cet été là, fébrilement je tournais les pages.


Jacques, Antoine, cette famille bourgeoise, ces deux frères si différents. Le journal de Jacques, les amours d’Antoine. L’un si brouillon, si bouillonnant, l’autre si sage. Le père si imposant, tenant d’une main de fer sa famille bourgeoise. Jacques, le pensionnaire (comme moi), Jacques le révolté (comme moi), Jacques l’engagé dans la paix (comme moi).  Les Thibault, Jaurès, et les milliers de tracts pacifiques jetés sur les voix ferrées sur lesquelles étaient couchées les femmes qui ne voulaient pas laisser leurs hommes partir à la guerre de 1914. Ailleurs la fête, les hommes qui ne comprennent rien et s’en vont en chantant. Les Thibault, une fresque familiale et historique. Une inoubliable saga.


Les Thibault, ma première passion pour un livre d’adultes. Les Thibault, mon premier manteau de pacifiste auquel je n’allais jamais renoncer malgré la difficulté à comprendre l’histoire, la légende des siècles passés et présents. Les Thibault dont j’ai tant aimé le style serré et si intense qui racontait en phrases simples et réalistes l’histoire d’une famille qui devait marquer ma vie toute entière.


Sur le bord de cette plage rétaise, en cette fin d’hiver, je pensais à mon printemps de vie et à mon automne de femme. Je pensais au Journal de Roger Martin du Gard que j’ai commencé il y a quelques mois à peine. Un journal en plusieurs tomes aux éditions Gallimard annoté par Claude Sicard que j’ai eu la chance de rencontrer, homme érudit et simple qui, en quelques phrases souriantes a su me faire souvenir de ma lecture d’adolescente. J’ai commencé ce journal attentivement, je ne l’ai pas fini encore, aux prises avec tant de lectures multiples mais je le finirai car il me passionne.


J’ai découvert combien j’aimais cet auteur, humaniste, sachant être brillant, entouré de ses amis, attentif à la guerre qu’il a connu, à ses amitiés, à la troublante complexité de l’amour. Avant de partir à l’île de Ré, je lisais avec émotion le récit qu’il faisait de la longue et cruelle maladie de sa mère et je revivais la maladie de la mienne. La lecture est un étonnant tremplin d’identifications et c’est pour cela que selon moi, résister à ce monde difficile passe par nos lectures et leur possible partage. Lire ensemble, c’est poser et parler ensemble nos identifications. Pour résister il faut d’abord s’identifier à des êtres imaginaires ou réels,  à des êtres qu’on admire. La résistance passe par l’admiration. Admirer est une pierre précieuse de mon coffre-fort existentiel, de ma caverne d’Ali Baba, de mon Alhambra, ma bibliothèque si pleine de ses diamants que sont mes livres. Caverne d’Ali Baba parce que j’ai tout volé aux livres pour inventer ma vie. Inventer pour dire NON à l’injuste.


Sur le bord de cette plage rétaise, en cette fin d’hiver, je pensais au printemps de ma vie et à mon automne de femme ; j’étais heureuse. Je savais intimement que l’un rejoignait l’autre et que si mon corps avait changé, que si mon visage s’était ridé, que si mes yeux s’étaient cernés, mon âme était intacte. Roger Martin du Gard me soufflait combien j’étais la même, intacte de mes engagements, intacte de mon désir de paix, intact de ma passion de mon engagement dans l’acte de lire. Le vent rétais, fidèle à lui-même aussi, me soufflait tout cela. Alors, je connus  le bonheur d’être femme, d’être lectrice, d’être vivante sur une plage, de vivre mon engagement de jeunesse – la paix -  et de le reconnaître au détour d’un auteur , entre le printemps et l’automne de ma vie. Le bonheur, c’est  mettre de temps à autre un joli collier de livres comme des perles, brillantes comme le temps et marcher sur le sable si friable de la vie mais pourtant si permanent. Ma vie, ma plage, mes pages. Aujourd’hui, avec Les Thibault, avec Roger Martin du Gard, j’ai retrouvé une fois de plus ma permanence. C’est bien ainsi puisque c’est une permanence pour ma colombe, celle que j’aime tant et pour la paix. Utopie, utopie, j’ai tant besoin de toi. Utopie, utopie est tu le souffle de ma vie ? Roger Martin du Gard était peut-être un utopiste mais c’est son honneur et sa gloire, son savoir et son talent qui ont sans doute fait de lui le Prix Nobel de littérature en 1937.


Sur la plage rétaise, j’ai su, heureuse, me souvenir de lui et marcher, rêveuse sur mon chemin de vie qui écrit mes saisons de femmes.


A demain,

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Published by Marie-José Colet - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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